Chapter 2 - Mascarade et Cendres

La musique s'arrêta net lorsque la lourde porte en chêne s'ouvrit. Ma mère Évelyne, une coupe de cristal à la main, se figea. Ses yeux maquillés s'agrandirent de stupeur en découvrant mon visage bronzé par le soleil du désert, mes vêtements de chantier poussiéreux et ma valise usée. Pendant une fraction de seconde, une lueur de panique traversa son regard, mais elle fut immédiatement balayée par un masque d'affectation théâtrale.
« Daniel ! Mon fils adoré ! » s'écria-t-elle en écartant les bras, faisant tinter la douzaine de bracelets en or qui recouvraient ses avant-bras. « Mais quelle surprise incroyable ! Pourquoi ne pas nous avoir prévenus de ton retour ? Vanessa, viens voir, ton frère est là ! »
Vanessa s'approcha, un verre de gin à la main, vêtue d'une robe en soie bleue ajustée qui avait dû coûter l'équivalent de trois mois de mes sueurs saoudiennes. Elle esquissa un sourire contraint, trahissant un agacement à peine dissimulé.
« Tiens, le travailleur du désert est de retour », dit-elle en me gratifiant d'une bise distante. « Tu aurais pu prévenir, Daniel. On organisait une petite soirée privée avec nos associés. »
Je balayai la pièce du regard. Le salon était méconnaissable. Le sol en parquet d'origine avait été remplacé par du marbre blanc importé d'Italie. Des meubles sur mesure, des toiles d'art contemporain et des appareils électroniques dernier cri meublaient l'espace. Sur la grande table en verre, des assiettes en porcelaine contenaient des restes de mets raffinés, de la viande rôtie et du saumon fumé.
« Je voulais vous faire la surprise », dis-je d'une voix posée, maintenant le sourire niais du fils crédule. « Le chantier s'est terminé plus tôt que prévu. Je vois que vous avez bien entretenu la maison. Elle est magnifique. »
Ma mère rajusta son collier de diamants et prit un air grave, posant une main maternelle sur ma poitrine.
« Ah, Daniel... Tu ne peux pas imaginer les sacrifices que nous avons dû faire pendant ton absence ! La maison s'effondrait. J'ai dû investir chaque centime que tu nous envoyais pour maintenir notre standing et éviter la faillite. Tout cet argent a été dépensé pour la valeur patrimoniale de ta famille ! »
« Vraiment ? » demandai-je doucement. « Et Amara ? Et mes enfants ? Où sont-ils ? Je ne les ai pas vus en entrant. »
Vanessa leva les yeux au ciel en lâchant un soupir de dédain. « Oh, ne commence pas avec elle, Daniel. Cette fille est une cause perdue. Dès que tu es parti, elle s'est relâchée. Elle refusait de participer aux tâches ménagères, elle dépensait sans compter pour des sottises. Maman a dû prendre les devants. Nous lui avons installé une dépendance tranquille au fond du jardin pour qu'elle puisse vivre à son rythme sans déranger nos réceptions d'affaires. »
« Une dépendance tranquille ? » répétai-je, serrant discrètement les poings dans mes poches.
« Oui, la cabane au fond », enchaîna ma mère sans ciller. « C'est elle qui a choisi de s'y isoler ! Elle a des instincts rustiques, tu le sais bien. Nous lui apportons à manger tous les jours. D'ailleurs, elle abuse de notre gentillesse. Mais ne parlons pas de ces choses désagréables dès ton arrivée ! Viens, bois une coupe avec nous. »
L'un des hommes en costume, qui s'était étalé dans mon fauteuil de cuir, m'examina de haut en bas avec un mépris manifeste. « C'est donc lui, le fameux banquier du désert ? Il a l'air bien fatigué. Le soleil d'Arabie ne réussit pas à tout le monde. »
Vanessa éclata de rire. « Laisse-le, Julien. Mon frère est un homme simple. Il aime le travail manuel. Il ne comprend pas grand-chose aux subtilités de la haute société. »
Je les regardai tous. La haine qui brûlait dans mes veines était désormais un feu liquide, contrôlé et méthodique. Si je frappais maintenant, si je cassais la figure à ces profiteurs, ils appelleraient la police. Ma mère avait la légalité de son côté pour la gestion des comptes, et j'avais commis l'erreur de lui donner procuration totale à mon départ. Si j'agissais par la violence, je finirais en prison et ma femme et mes enfants mourraient de faim dans la misère.
Non. La vengeance exigeait une précision chirurgicale.
« Vous avez raison », dis-je en riant avec eux d'un air benêt. « Je suis épuisé par le voyage. Les vols d'Arabie Saoudite sont éreintants. Je vais aller voir Amara et les petits dans la remise pour me reposer. On discutera de l'argent et des papiers demain matin. »
Le visage de ma mère s'éclaira d'une satisfaction vorace. « Très bonne idée, mon fils ! Repose-toi bien. Demain, nous ferons le point sur les prochains virements que tu dois effectuer pour terminer les remboursements des travaux. »
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Je me retournai et sortis par la porte vitrée. En franchissant le seuil, la porte se referma derrière moi, étouffant à nouveau le bruit de leur fête hideuse. Je marchai dans la nuit noire vers le fond du jardin, où une lueur misérable éclairait la lucarne de la vieille cabane à outils.
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