Chapter 3 - Le Dîner de la Honte

À dix-neuf heures précises, la sonnette retentit. Clara courut ouvrir la porte avec de grands effusions de joie. Madame Chantal, vêtu d'un manteau en fourrure synthétique et arborant des bijoux clinquants, entra la première, suivie de son fils Julien, un jeune homme de trente ans habillé en costume de marque acheté avec l'argent des autres, l'air perpétuellement insolent.
— Ah, Daniel ! lancera Chantal en me balayant du regard avec dédain alors que je descendais les escaliers. Tu es enfin rentré de ton excursion américaine ! J'espère que tu as ramené un peu d'argent frais, parce que les factures de cette maison ne se paient pas toutes seules.
— Bonsoir, Chantal. Bonsoir, Julien, répondis-je poliment en leur serrant la main.
— Alors le grand ingénieur, dit Julien avec un sourire moqueur, il paraît que tu as passé huit mois à patauger dans la boue sur des chantiers navals ? Tu aurais dû nous demander conseil, ma startup d'investissements cryptos marche du feu de dieu. Enfin, chacun son niveau d'ambition.
Je me retins de sourire. Je savais pertinemment que la prétendue "startup" de Julien n'était qu'une coquille vide alimentée par les virement bancaires clandestins que Clara lui effectuait depuis notre compte joint.
Nous passâmes à table. La salle à manger était somptueusement dressée. Des plats commandés dans un traiteur de luxe garnissaient la table. Clara s'était surpassée pour impressionner sa famille.
Au moment de s'asseoir, Chantal fronça les sourcils et regarda autour d'elle.
— Mais où est donc ta mère, Daniel ? Elle ne vient pas manger avec nous ? Quoique, ce n'est peut-être pas plus mal, elle a toujours ce côté si... rustique.
Clara laissa échapper un petit rire étouffé avant d'intervenir rapidement :
— Oh, Hélène ne se sentait pas très bien ce soir, maman. Elle a préféré rester se reposer dans sa chambre. Elle est si fragile en ce moment...
— Elle ne se sentait pas bien, ou tu l'as enfermée dans le débarras du garage après l'avoir obligée à laver le sol à genoux ? lancai-je d'une voix calme mais parfaitement audible.
Un silence de mort s'abattit instantanément sur la table. Chantal s'arrêta, sa fourchette à mi-chemin de sa bouche. Julien fronça les sourcils. Clara devint blême.
— Daniel ! S'il te plaît ! s'écria Clara, les yeux écarquillés par la colère. De quoi tu parles devant ma famille ? Ne commence pas tes scènes de jalousie absurdes !
— Des scènes ? répétai-je. Julien, Chantal, vous saviez que ma mère dort depuis six mois dans une pièce sans chauffage de trois mètres carrés à côté du garage ? Vous saviez que ma femme lui interdit de toucher aux aliments du réfrigérateur et la traite comme une servante non payée ?
Chantal remit lentement sa fourchette sur son assiette et se redressa, adoptant une posture hautaine.
— Écoute-moi bien, Daniel. Ta mère vit aux crochets de ma fille dans cette magnifique demeure. Il est tout à fait normal qu'elle rende des services en échange du toit que Clara lui offre si généreusement ! De plus, cette maison appartient à Clara. C'est son nom sur l'acte légal. Si la cohabitation ne te convient pas, tu es libre de prendre tes affaires et d'emmener ta mère dans un studio en banlieue !
Julien hocha la tête en riant doucement.
— Exactement, mon vieux. Ici, c'est chez ma sœur. Tu devrais déjà être reconnaissant qu'elle t'ait laissé revenir après huit mois d'absence. Un homme qui ne peut même pas offrir une maison en son propre nom à sa femme ne devrait pas parler si fort.
Clara sourit légèrement, rassurée par le soutien inconditionnel de sa famille. Elle reprenait confiance.
— Tu vois, Daniel ? Même ma famille trouve ton comportement inacceptable. Tu es agressif depuis ton arrivée. Si tu continues sur ce ton, je vais devoir te demander de quitter les lieux dès ce soir.
Je pris une lente gorgée d'eau, savourant le moment. Ils pensaient tous les trois m'avoir coincé. Ils pensaient que j'étais le pigeon parfait, l'époux docile qu'on pouvait dépouiller et humilier sans conséquences.
— C'est très intéressant, dis-je en posant mon verre. Mais puisque nous parlons de propriété et de générosité, j'aimerais vous montrer quelque chose.
Je tirai de ma veste d'intérieur une chemise cartonnée rouge et l'étalai au milieu de la table, juste à côté du plat de caviar.
— Qu'est-ce que c'est que ça encore ? bougonna Chantal.
— Ce sont les relevés bancaires détaillés du compte joint que j'ai approvisionné depuis les États-Unis, ainsi que les rapports d'audit financiers transmis par mon avocat il y a une heure, expliquai-je calmement.
Clara changea soudainement de couleur. Le rouge de ses joues s'effaça pour laisser place à une pâleur spectaculaire.
— Daniel... ferme ce dossier tout de suite ! cria-t-elle en essayant de s'en emparer.
Je lui bloquai gentiment le poignet.
— Laisse-moi lire, ma chère. C'est passionnant. On y découvre notamment que sur les cent cinquante mille euros que j'ai transférés pour l'entretien de la maison et les soins de ma mère, plus de quatre-vingts mille euros ont été virés directement sur le compte personnel de Julien pour renflouer ses dettes de jeu et financer son style de vie.
Julien étouffa un juron et se leva précipitamment de sa chaise.
— C'est faux ! Ce sont des accusations calomnieuses !
— Et ce n'est pas tout, continuai-je sans me départir de mon calme. On trouve également un paiement mensuel de trois mille euros versé à une agence de voyages de luxe pour des séjours à Monaco auxquels je n'ai évidemment jamais été invité. Et enfin, une facture de quarante mille euros pour des rénovations dans l'appartement de vacances de Chantal.
Chantal bafouilla, cherchant ses mots, soudainement privée de son arrogance légendaire.
— C'était... c'était des prêts familiaux ! Clara nous a aidés, c'est tout à fait normal entre membres d'une même famille !
— Des prêts payés avec mon sang et mon sueur pendant que ma mère mangeait des restes périmés dans un garage ? répliquai-je, ma voix montant d'un ton, chargée d'une autorité redoutable.
Clara se leva à son tour, les poings martelant la table.
— Et alors ?! Cet argent était sur notre compte ! Et la maison est à moi ! Tu ne peux rien faire, Daniel ! Absolument rien ! Tu veux m'attaquer en justice ? Ça prendra des années et tu te ruineras en frais d'avocats ! Demain matin, je demande le divorce et tu te retrouveras à la rue avec ta vieille mère !
Je la regardai avec une pitié profonde.
— Tu n'as toujours pas compris, n'est-ce pas, Clara ? La maison n'a jamais été à toi.
Elle me fixa, déstabilisée.
— De quoi tu parles ? Mon nom est sur le titre foncier !
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— Oui, ton nom y figure en tant que bénéficiaire usufruitière temporaire, précisai-je en tirant un second document de la chemise. Mais la propriété réelle appartient à cent pour cent à la société civile immobilière 'Hélène-Holdings', enregistrée au Delaware et gérée par un trust dont ma mère est l'unique ayant droit. Le transfert de nom que tu m'as fait signer il y a deux ans n'était conditionné qu'à une clause de respect du bien-être des résidents permanents. Clause que tu as violemment enfreinte.
Un silence glacial envahit la pièce. Clara regarda le document, les yeux écarquillés par l'effroi. Elle comprit instantanément que le piège venait de se refermer sur elle.