Chapter 4 - Le Venin du Doute

Le soleil de midi tapait violemment sur les tôles ondulées des bâtiments administratifs du sanctuaire. La menace formulée par le directeur Vance et le promoteur Richard Sterling planait sur Nyota comme un rapace au-dessus d'une proie blessée. Dans la petite salle de réunion enfumée, Amina Njoroge poussait un soupir de découragement en étalant les livres de comptes sur la table en bois.
Samuel Briggs était assis en face d'elle, les bras croisés sur sa canne. Ses pensées vagaient vers le passé, vers cette époque où le cirque résonnait des rires des enfants et de la musique des fanfares. Il savait mieux que quiconque à quel point l'argent pouvait corrompre la passion la plus pure et transformer la noblesse animale en simple marchandise.
— Vance a raison sur un point, dit Amina en pointant du doigt une colonne de chiffres rouges. La banque nous donne trente jours avant la mise en demeure. Si nous ne remboursons pas une dette contractée pour la rénovation des infrastructures eau et électricité, le sanctuaire sera déclaré en faillite. Sterling représente un fonds d'investissement dubaïote qui veut transformer Nyota en un complexe hôtelier de luxe avec des enclos spectacles. Pour eux, Jabari est la mascotte idéale.
— Ils veulent en faire un animal de foire, cracha Samuel avec amertume. Je l'ai extrait des griffes d'un trafiquant quand il avait trois semaines, je ne le laisserai pas devenir le jouet de touristes fortunés qui le regarderont depuis un restaurant climatisé.
— Mais nous n'avons pas deux cent mille dollars, Samuel ! s'emporta la jeune femme, la voix nouée par l'émotion. Si Sterling gagne, tous nos pensionnaires seront dispersés. Les léopards blessés, les hyènes orphelines, les vieux rhinocéros... Tout le monde sera vendu au plus offrant.
Au même moment, la porte de la salle s'ouvrit brutalement. Daniel, le jeune ranger, entra dans la pièce, le visage blême et essoufflé.
— Amina, Monsieur Briggs... Venez vite au secteur de nuit. Il se passe quelque chose d'anormal avec Jabari.
Samuel se leva précipitamment, oubliant un instant la vive douleur qui lui meurtrissait la hanche. Ils se précipitèrent tous les trois le long du sentier menant à l'enclos.
Arrivés sur place, le spectacle qui les attendait leur glaça le sang. Jabari arpentait frénétiquement la clôture intérieure, poussant des rugissements de détresse gutturaux. De l'écume blanche maculait ses babines, et ses yeux jaunes étaient injectés de sang. Il se jetait contre le grillage avec une violence désespérée, se blessant à nouveau à l'épaule.
— Que s'est-il passé ? cria Samuel en s'approchant de la barrière.
— Je ne sais pas ! répondit Daniel, paniqué. J'étais en train de nettoyer le canal d'eau quand j'ai entendu ses hurlements. Il est entré dans cette rage furieuse il y a dix minutes.
Samuel s'avança sans hésiter vers la porte d'accès, mais Amina le retint vivement par le bras.
— N'y allez pas ! Regardez ses yeux ! Il ne vous reconnaîtra pas dans cet état. C'est une crise de démence furieuse !
— Il ne devient pas fou sans raison ! rugit Samuel en repoussant doucement la main de la gardienne. Jabari ! Regarde-moi !
Le vieil homme s'approcha du grillage et posa ses mains sur l'acier. Mais cette fois-ci, le lion ne vint pas se frotter doucement. Il se jeta contre la paroi métallique juste devant Samuel, poussant un rugissement si terrifiant que le sol en trembla. Les vibrations de la colère de l'animal secouèrent la canne de Samuel.
C'est alors que le vieil homme remarqua un détail suspect au sol, près de la auge d'eau fraîche. Une petite boîte en plastique vide et une seringue usagée gisaient dans la poussière, dissimulées sous un buisson d'épineux.
Amina s'en empara immédiatement à l'aide d'une pince d'inspection. Elle flaira le bout de l'aiguille et son visage devint livide.
— C'est un stimulant neuro-leptique de synthèse, murmura-t-elle avec une rage contenue. Une dose massive d'amphétamines vétérinaires. Quelqu'un l'a empoisonné pour le rendre incontrôlable !
— Sterling, lâcha Samuel, les dents serrées. Il veut prouver que Jabari est un animal dangereux et instable afin de destituer le sanctuaire de sa garde et forcer sa saisie immédiate pour cause de sécurité publique.
Soudain, un bruit de moteur se fit entendre derrière eux. Une camionnette de la police locale et la berline noire du docteur Vance venaient de se garer devant le poste de garde. Vance en descendit, accompagné du chef de la police du district et de deux journalistes de la télévision régionale qu'il avait opportunément convoqués.
— Vous voyez ! s'écria Vance en pointant du doigt l'enclos où le lion continuait de se déchaîner contre la clôture. Cet animal est une menace publique incontrôlable ! Le vieux dresseur n'a été qu'une illusion passagère. Ce félin doit être neutralisé et le parc immédiatement fermé sous arrêté préfectoral !
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Samuel Briggs comprit instantanément la fourberie du piège. L'ennemi ne se battait pas à armes égales, et la vie du lion ne tenait plus qu'à un fil.
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