Chapter 1 - Le jaune d'œuf sur mes cheveux blancs

Le premier œuf s'est brisé sur ma tête au moment précis où je posais le gâteau de Pâques sur la table.
Le second a glissé derrière mon oreille, dans mon col, puis entre les fleurs roses de mon tablier. J'ai fermé les yeux. À soixante et onze ans, on connaît mille façons d'être humiliée. On ne s'habitue à aucune.
« Regarde-moi cette cuisine », a crié Camille, ma belle-fille, en agitant une coquille vide. « Tu voulais vraiment servir ça à mes invités ? »
Mon fils Marc, adossé au réfrigérateur, a souri. Pas un sourire franc. Cette petite torsion de la bouche qu'il arborait depuis deux ans chaque fois qu'il espérait qu'une autre personne ferait le sale travail à sa place.
Il était onze heures dix. À treize heures, quarante-deux personnes devaient déjeuner chez moi. Camille n'en attendait que douze : les clients fortunés de son entreprise de réception, qu'elle avait installée dans mon ancienne buanderie. Elle avait effacé les autres noms de la liste, mais elle ignorait que je l'avais découverte.
« Tu as fini ? » ai-je demandé.
Une goutte d'œuf est tombée sur le lapin en sucre du gâteau. Camille s'est mise à rire.
« Oh, Jeanne. Il faut toujours que tu joues la martyre. Tu te rends compte de l'état de ton tablier ? Va te changer avant qu'on te voie. »
Dans le miroir au-dessus de l'évier, j'ai aperçu une vieille femme aux cheveux argentés collés au front, les yeux humides, la bouche serrée. Derrière elle, une femme de trente-neuf ans dans un chemisier ivoire impeccable et un homme de quarante-trois ans qui ne défendait personne.
« Maman, ne commence pas », a soufflé Marc.
« Je n'ai encore rien commencé. »
Camille s'est rapprochée. « Cette maison accueille aujourd'hui un événement professionnel. Nous ne pouvons pas recevoir des inconnus sans tenue correcte qui viennent mendier un repas. Tu avais promis de me laisser gérer. »
« Ce ne sont pas des inconnus. Tu as mangé à leur table. »
« Il y a vingt ans ! Les temps changent. »
Elle a posé la boîte d'œufs vide sur mon plan de travail. J'avais passé la veille à préparer une épaule d'agneau, des pommes boulangères, deux tartes au citron et le gâteau que Marc réclamait enfant. Camille avait fait livrer des macarons à cent vingt euros la boîte pour ses investisseurs. Elle considérait mon repas comme une gêne dans sa mise en scène.
« Où sont les trente boîtes destinées aux familles ? » ai-je demandé.
Marc a cessé de sourire. Camille a répondu trop vite : « À l'association. »
« Laquelle ? »
« Tu veux vraiment faire un interrogatoire avec du jaune d'œuf dans les cheveux ? »
J'ai ôté mon tablier. Lentement. Je l'ai plié avec le côté propre à l'extérieur, comme je le faisais autrefois à la cantine du collège, lorsque les enfants allaient entrer et que je refusais de leur présenter mes soucis avec leur déjeuner.
« Tu peux garder tes douze invités, Camille. Mais tu n'as plus accès à ma cuisine aujourd'hui. »
Elle a ouvert la bouche. Marc a quitté son réfrigérateur.
« Tu ne peux pas nous faire ça. Nous avons versé un acompte pour la réception. »
« Qui a encaissé cet acompte ? »
Le silence est devenu intéressant.
Un bruit de moteur a retenti dans l'allée. Puis le claquement de la portière d'un vieux break. Camille a regardé par la fenêtre et son sourire a disparu.
Gabriel Renaud descendait de voiture. Soixante-six ans, ancien pompier, des épaules toujours larges, le visage carré et buriné, les cheveux courts grisonnants. Il tenait une caisse isotherme contre sa hanche. Je l'avais appelé une heure plus tôt pour lui demander de m'aider à transporter le repas au jardin communal si nécessaire. Je n'avais pas prévu qu'il devrait me trouver ainsi.
« Tu l'as invité ? » a demandé Marc. Une vieille rancune durcissait sa voix. Mon mari Antoine et Gabriel s'étaient brouillés avant la mort d'Antoine ; Marc avait hérité de cette dispute sans jamais en apprendre les raisons.
La porte de derrière s'est ouverte. Gabriel a vu mon visage, mes cheveux, puis les coquilles. Il a déposé la caisse sur le sol.
« Jeanne ? »
« Tout va bien », ai-je menti.
« Non », a-t-il répondu simplement.
Olivier, le frère de Camille, a surgi du couloir. Il avait été engagé pour filtrer les arrivées. « Personne ne passe sans invitation. Dehors, monsieur. »
Gabriel s'est arrêté à deux pas de moi. « Je viens chercher Jeanne. »
Olivier a avancé d'un coup et m'a saisie par l'épaule pour m'écarter de la porte. Je me suis cognée contre le bord du buffet. Gabriel lui a repoussé le bras. Olivier a lancé son poing ; Gabriel l'a frappé une seule fois en retour, au visage. Olivier s'est retrouvé assis contre une chaise renversée, hébété, sans blessure apparente grave.
« Ça suffit ! » ai-je crié.
Gabriel a reculé aussitôt, les mains ouvertes. Il ne regardait plus Olivier, mais moi. « Tu tiens debout ? »
« Oui. Et je veux qu'il reste là jusqu'à l'arrivée de la police. »
Marc a pâli. « Tu appellerais la police contre ta propre famille ? »
« J'appellerai la police parce qu'on vient de m'agresser chez moi. La famille n'est pas une autorisation. »
On a sonné. Une fois, puis trois coups légers, familiers : le signal que nous utilisions autrefois pour les livraisons de la cantine solidaire. J'ai ouvert la porte d'entrée malgré les protestations de Camille.
Fadila Benali attendait sur le perron, un plat enveloppé dans un torchon. Derrière elle, des voisins portaient des saladiers, des pains et des fleurs cueillies dans des jardins modestes. Parmi eux, une petite fille tenait un dessin représentant une longue table sous trois ormes.
« Jeanne », a dit Fadila en découvrant mes cheveux, « qu'est-ce qui s'est passé ? »
« Le déjeuner a changé d'endroit. »
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« Ça tombe bien. Nous sommes quarante-deux. Et il faut que tu saches quelque chose : le camion qui devait apporter les repas aux familles vient de repartir. Le chauffeur dit que quelqu'un a signé ton nom sur l'annulation. »
J'ai regardé Marc. Pour la première fois de la matinée, il n'a pas réussi à détourner les yeux.