Chapter 6 - Le carnet d'épargne de Lila

« Je ne veux pas que vous vous serviez de moi pour vous battre », a annoncé Lila avant même de poser son sac dans ma cuisine.
Je préparais une omelette. J'ai reposé le fouet, consciente de l'ironie. « Alors nous allons parler de ton argent, pas de mes disputes. »
La jeune fille avait rendez-vous avec sa banque le lendemain. Elle avait dix-sept ans, une carte de retrait et un compte alimenté par ses petits emplois d'été ainsi que par les économies de ses grands-parents. Elle voulait une explication sur les huit mille euros transférés en son nom. Maître Armand nous avait conseillé de nous faire accompagner d'un parent légal qui ne soit pas impliqué ou de demander des informations par les canaux appropriés ; la situation dépendait des autorisations liées au compte. Lila avait décidé de commencer en demandant personnellement ses documents.
« Je ne veux pas porter plainte contre papa », a-t-elle précisé.
La veille, j'avais ouvert la boîte où je conservais les premiers dessins de Lila. À six ans, elle avait représenté notre maison avec des roues, pour pouvoir l'emmener partout. Antoine lui avait demandé comment les canalisations suivraient ; elle lui avait répondu que les tuyaux seraient des serpentins. Aujourd'hui, elle parlait de charnières, de stabilité et d'argent avec une précision qui me bouleversait. Si je continuais à n'être pour elle qu'une grand-mère en guerre avec ses parents, je risquais de passer à côté de la jeune femme qu'elle devenait. Je m'étais promis de lui poser au moins une question sur son projet avant de parler du Salon.
« Personne ne te demande de décider ça aujourd'hui. Tu as le droit de comprendre avant de choisir. »
À la banque, une conseillère nous a reçues. Elle ne pouvait pas tout me communiquer, puisque je n'étais ni titulaire ni représentante du compte. Lila a posé les questions et obtenu les copies auxquelles elle avait accès. La somme avait été transférée sur instruction de Marc, en vertu de l'autorisation dont il disposait. La conseillère a expliqué qu'il faudrait examiner précisément les conditions de cette autorisation et la destination du virement pour déterminer les démarches possibles.
Lila a tourné la feuille. « Je veux que les prochains retraits soient sécurisés. Et je veux connaître la procédure pour contester celui-là. »
J'ai admiré sa voix stable, malgré le rose qui lui montait aux oreilles. Elle ne cherchait pas à devenir l'héroïne d'une dispute. Elle défendait un été entier de journées passées à travailler dans une librairie et les projets qui avaient donné un sens à cet effort.
Sur le chemin du retour, elle m'a raconté une scène qui expliquait une autre part de son silence. Quelques semaines auparavant, Camille l'avait emmenée visiter une école privée de communication à Nantes. « Elle voulait que je travaille pour le Salon. Elle disait que je pouvais devenir l'image de la marque. J'ai dit que je préférais le dessin industriel. Elle a répondu que les filles intelligentes ne choisissaient pas une voie où elles auraient les mains sales. »
« Ton grand-père avait toujours les mains sales. Il en était fier. »
« Je sais. C'est pour ça que j'ai envie de dessiner des objets qui servent vraiment. »
Nous nous sommes arrêtées devant l'ancien garage d'Antoine, transformé en atelier de réparation de vélos. Le propriétaire actuel, un jeune mécanicien nommé Noé, nous a proposé d'entrer voir un cadre qu'il restaurait. Sur le mur était suspendue une photo d'Antoine et de Gabriel vingt-cinq ans plus tôt, debout devant un local noirci par un incendie.
« Je croyais qu'ils se détestaient », a dit Lila.
« Ils se sont brouillés après cette photo. Je n'ai jamais su exactement pourquoi. »
Noé a montré une inscription sous le cadre : POUR CEUX QUI ONT OUVERT LA PORTE, 1999. « Mon père disait que les deux hommes avaient sorti du matériel et des gens pendant le feu. Après, l'un a demandé qu'on ferme la vieille cantine pour travaux, l'autre voulait qu'elle rouvre tout de suite. »
Nous avons repris la rue sans commentaire. Lila a soudain demandé : « Tu n'as jamais pensé que papa avait peur de perdre la maison parce qu'il y avait grandi ? »
« Si. C'est ce qui rend sa conduite plus difficile à comprendre. »
Le soir, Marc s'est présenté avec un dossier de vingt pages. Il l'a posé sur la table, puis a demandé à Lila de lui laisser quelques minutes avec moi. Elle a refusé.
« Tu as pris mon argent. Je reste. »
Marc s'est laissé tomber sur une chaise. Le dossier contenait les comptes du Salon, des échéances impayées et un contrat avec Laurent. Certains travaux facturés au nom de l'association avaient effectivement profité au Salon. Marc a admis avoir validé plusieurs paiements sans vérifier qui en supportait la charge. Il prétendait ne pas avoir su que les trente repas avaient été servis aux clients privés.
« Je veux les justificatifs », ai-je dit. « Pas seulement tes excuses. »
Lila lui a tendu sa copie de relevé. « Et je veux mes huit mille euros. Tu m'as promis de me les rendre avant la rentrée. Tu as encore cinq mois. »
« Je ne les ai pas », a murmuré Marc.
Elle a gardé sa voix calme. « Alors fais un plan. Avec des dates. Je ne veux plus de promesses au petit déjeuner. »
Il a pleuré. Je n'ai pas senti de triomphe. Je me suis souvenue d'un garçon de douze ans qui réparait ses chaussures avec du ruban adhésif pour ne pas me demander de l'argent après la fermeture temporaire de notre cantine. Mais le souvenir ne remboursait personne.
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Après leur départ, j'ai ouvert le contrat avec Laurent. La dernière page évoquait une garantie personnelle de Marc et une « condition suspensive relative à l'accord de la propriétaire ». C'était la preuve qu'ils avaient bâti toute leur aventure sur un oui qu'ils n'avaient pas demandé.
J'ai envoyé un message à Lila : « Tu as été courageuse aujourd'hui. Repose-toi. » Elle a répondu : « Je vais faire mon concours. Même s'ils se fâchent. »