Chapter 2 - Quarante-deux convives et douze couverts dorés

La petite fille au dessin s'appelait Inès. Elle avait neuf ans et portait un manteau trop léger pour ce dimanche de printemps. Sa mère, Samira, travaillait de nuit à l'entrepôt du port. Elles faisaient partie des familles que notre association, La Table ouverte, avait invitées à partager Pâques après la fermeture du restaurant scolaire de leur quartier.
« Madame Jeanne, j'ai dessiné la maison », m'a expliqué Inès en me tendant sa feuille. « Mais j'ai mis tout le monde dehors parce que je n'arrivais pas à dessiner les murs. »
J'ai voulu rire et je me suis mise à pleurer. Pas longtemps. Juste assez pour que Fadila m'entraîne dans la petite salle d'eau tandis que Gabriel gardait l'entrée, en attendant les gendarmes que j'avais appelés moi-même. Il ne m'a ni prise dans ses bras sans me demander ni promis de régler ma vie. « Tu préfères que je reste ici ou avec les autres ? » a-t-il demandé. « Avec les autres. Personne ne rentre dans cette cuisine. »
Fadila a rincé mes cheveux avec de l'eau tiède. Les œufs s'accrochaient encore à quelques mèches. Elle a trouvé une serviette et m'a prêté un gilet. « Tu n'as rien à prouver aujourd'hui. »
J'avais déjà vu Fadila sauver un repas avec trois tomates, un sac de semoule et une casserole empruntée. Lors de la grande panne de courant de l'hiver précédent, elle avait simplement frappé aux portes pour demander qui possédait encore un réchaud. Ce souvenir m'a empêchée de confondre notre déjeuner manqué avec une catastrophe irréparable. Je savais cependant que nous ne pouvions pas demander éternellement aux bénévoles de combler les trous que d'autres creusaient dans les comptes. Un repas improvisé était une preuve de solidarité ; ce n'était pas un modèle de financement.
« Si. Que ces enfants mangeront. »
« Ça, on peut le prouver ensemble. »
Dehors, les voisins avaient spontanément établi deux tables dans la cour. Le jardin appartenait à ma maison, mais le terrain voisin, ouvert sur le chemin piéton, était celui de la commune. Depuis quinze ans, notre association y organisait des repas sans obligation de payer. Chacun venait avec ce qu'il avait. L'année précédente, les dons avaient permis d'offrir des repas préparés à domicile à dix-sept personnes isolées.
J'ai ouvert le cahier de service. Trente boîtes individuelles manquaient. Le camion frigorifique, réservé et payé par notre association, avait quitté l'entrepôt à dix heures cinquante avec les plats. À onze heures trois, il avait reçu un ordre d'annulation portant ma signature électronique. Je ne possédais même pas de signature électronique.
« Tu vois ? » ai-je demandé à Fadila. « Ils n'ont pas seulement retiré les noms. Ils ont détourné les repas. »
« Pas si vite. On sait qu'ils manquent et que ton nom a été utilisé. On va demander le bon de livraison. » Fadila tenait un salon de coiffure et les comptes de notre association. Elle avait appris à différencier une intuition d'un fait en voyant sa propre mère accusée à tort d'avoir emporté des fournitures dans une entreprise où elle nettoyait les bureaux.
Les gendarmes sont arrivés sans sirène. Une agente a photographié la boîte d'œufs, le buffet heurté et l'endroit où Olivier était assis. Elle a entendu ma version, puis celle de chacun, sans accepter que Marc réponde à ma place. Gabriel a reconnu avoir porté un coup après l'attaque d'Olivier ; il n'a pas cherché à transformer cela en exploit. Olivier voulait déposer plainte également. L'agente a noté les déclarations. Rien ne serait réglé par une belle phrase.
« Vous souhaitez être examinée ? » m'a-t-elle demandé en montrant mon épaule.
J'ai accepté. Je sentais déjà un élancement, et je ne voulais pas faire de ma fierté une raison de négliger mon corps. Gabriel m'a conduite à la consultation de garde après que j'ai confié les marmites à Fadila et à deux bénévoles. Sur le trajet, nous avons dépassé une camionnette blanche garée devant l'ancien magasin de meubles. J'ai reconnu le logo de notre transporteur.
« Arrête-toi », ai-je dit.
Le chauffeur, un homme brun aux yeux fatigués, mangeait un sandwich derrière le volant. Lorsque j'ai frappé à sa vitre, il a sursauté. « Madame Delmas ? On m'a dit que l'événement était annulé. J'ai déposé les caisses à l'adresse de repli. »
« Quelle adresse ? »
Il m'a montré son écran : SALON DES TROIS ORMES, ENTRÉE PROFESSIONNELLE, QUAI B. L'ancienne buanderie de ma maison. Le camion avait déchargé les repas à vingt mètres de leur destination, pour une réception qui n'avait jamais été la nôtre.
Gabriel m'a retenue quand j'ai voulu repartir aussitôt. « L'examen d'abord. Ensuite, on récupère les caisses avec témoins et bons. »
« Tu donnes des ordres comme Antoine. »
« Alors je vais reformuler. Est-ce que tu acceptes qu'on fasse les choses dans cet ordre ? »
« Oui. Mais je n'aime pas avoir raison quand j'ai peur. »
Au retour, deux heures plus tard, la fête était en marche. Des plats avaient été improvisés avec les contributions des voisins ; une restauratrice amie avait offert du riz et des légumes, et nos marmites restées sur place suffisaient pour un début de repas. Fadila distribuait les assiettes. Inès avait accroché son dessin à un fil avec des pinces à linge.
Marc m'attendait derrière le portillon, les bras tombants. « J'ai vérifié le quai. Les caisses ne sont plus là. Camille dit qu'elles ont été reprises par le fournisseur. »
« Et toi, que dis-tu ? »
Il hésitait. Ce fut plus douloureux que les œufs. « Je ne sais pas. »
« Alors tu vas chercher. »
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Il m'a suivie des yeux jusqu'à la grande table. Pour la première fois, il a vu les enfants que sa femme appelait des inconnus. Inès lui a offert une tranche de pain avant de découvrir qu'il était mon fils. Il l'a prise sans oser la manger.
À dix-sept heures, le transporteur m'a envoyé un reçu. Les trente repas avaient été acceptés au nom du Salon des Trois Ormes par Camille. Mais une ligne supplémentaire m'a coupé le souffle : « Facturation : association La Table ouverte, compte déjà débité. » Les familles venaient d'offrir, malgré elles, un banquet privé.