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Chapter 18 - La rivale qui ouvrit sa cuisine

J'avais passé quinze ans à considérer le restaurant de Madame Roche comme un adversaire. Il avait ouvert en face de notre ancienne cantine, avec un menu du midi à prix serré et des nappes à carreaux qui me semblaient imiter les nôtres. Elle pensait, de son côté, que j'avais l'habitude de recevoir des dons publics tout en prétendant être une commerçante ordinaire. Nous nous étions dit des choses désagréables dans un conseil de quartier dont tout le monde avait oublié l'objet.

Lorsque son établissement a proposé de nous prêter sa cuisine les mercredis matins, j'ai cru à une plaisanterie. Fadila a confirmé l'offre. « Elle dispose d'une chambre froide rénovée et ferme ce jour-là. Elle nous propose un tarif qui couvre ses frais. Elle ne nous fait pas une faveur déguisée. »

Je suis allée la voir, carnet en main. Madame Roche avait les cheveux roux courts et des mains tachées par le travail. Elle m'a fait visiter les lieux, présenté son responsable de cuisine et montré le planning.

« On ne peut pas se marcher dessus », a-t-elle dit. « Je vous laisse deux postes et les plaques, pas ma réserve privée. Vous nettoyez avant midi. »

« Nous paierons dans les délais, et nous n'utiliserons pas ton nom sans accord. »

Elle m'a observée. « Tu apprends vite, Jeanne. »

Avant de signer l'accord de prêt, Madame Roche m'a fait goûter sa soupe de poisson. Je l'ai trouvée trop salée et l'ai dit avec une franchise qui nous avait longtemps fâchées. Elle a ri. « C'est justement pour ça que je préfère te prêter les plaques plutôt que te demander de faire ma carte. » Je lui ai proposé mon bouillon de légumes. Elle l'a trouvé trop timide. Nous avons noté nos deux remarques sur un coin de papier, puis chacune a ajouté quelque chose à sa recette. Cette petite scène m'a convaincue que coopérer n'exigeait pas de déclarer toutes les différences abolies. Nous pouvions garder nos goûts, nos clients et nos recettes tout en offrant aux familles un lieu de travail sûr.

« Très lentement. Mais j'apprends. »

Madame Roche m'a prêté une casserole cabossée qu'elle appelait « la casserole des malentendus ». Sa mère l'avait emportée lors d'un déménagement, et elle avait longtemps cru qu'un voisin la lui avait volée. Elle l'avait retrouvée quinze ans plus tard dans une boîte marquée du nom d'un cousin. « J'essaie de me souvenir de cette histoire avant d'accuser quelqu'un », m'a-t-elle dit. Je lui ai répondu que cela ne signifiait pas fermer les yeux devant les preuves, seulement commencer par poser une question correctement.

Nous avons signé un document simple et fait valider les conditions par le conseil. La première matinée a été presque comique. Je cherchais les spatules dans les mauvais tiroirs. Madame Roche était revenue pour récupérer son carnet de commandes et nous a trouvés en train de ranger les cuillères par taille.

« Chez moi, on les range par usage », a-t-elle dit.

« Chez moi, par taille. »

« Eh bien, on fera deux étiquettes. »

Nous avons ri. Cette femme que j'avais imaginée jalouse de mon succès était surtout exigeante sur son matériel. Elle m'a confié qu'elle avait refusé une offre de Laurent visant à intégrer son restaurant au futur complexe. « Je ne veux pas que mon commerce devienne la décoration d'un hôtel qui me renverra chez moi à la fin de la saison. »

« Tu as des preuves de son offre ? »

« Le contrat. Et mes raisons de refuser sont les miennes. Ne les utilise pas pour ta campagne. »

Je lui ai promis de respecter cette limite. Elle m'a ensuite demandé si je connaissais les difficultés de la boulangerie du quartier, dont le four vieillissait. Nous avons commencé à évoquer une commande commune de produits de base. Aucun de nous ne cherchait à sauver l'autre par générosité ; nous découvrions qu'une coopération pouvait coûter moins cher que nos vieilles querelles.

En fin de matinée, le chef de Madame Roche, un homme nommé Étienne, m'a pris à part. Il travaillait autrefois pour le Salon et y avait quitté son poste après trois mois. Il avait refusé de préparer des menus présentés comme « faits maison selon les recettes de Jeanne » alors qu'ils arrivaient préassemblés d'une cuisine industrielle. Je lui ai demandé s'il pouvait fournir des documents, pas seulement un souvenir. Il possédait d'anciens menus et des bons de commande.

« Je ne veux pas participer à une chasse à la sorcière », a-t-il précisé. « Mais je déteste qu'on vende une cuisine qu'on n'a pas faite. »

Cette affaire n'était pas exactement celle de l'association. Je l'ai signalée à Maître Armand pour savoir si elle relevait d'une information à communiquer aux clients ou d'un différend commercial. Je refusais désormais de verser chaque grief dans un même sac pour en sortir une caricature de Camille. Les faits étaient assez graves sans qu'on leur ajoute un récit trop commode.

L'après-midi, Madame Roche m'a proposé de m'asseoir avec elle devant une tasse de café. « Tu sais pourquoi je te détestais ? »

« Parce que je critiquais tes nappes ? »

« Parce que ma mère ne pouvait pas payer ses repas quand elle travaillait au marché. Tu avais une cantine qui nourrissait ses voisins ; je croyais que tu la fermais aux commerçants. Je n'ai appris que bien plus tard qu'elle avait simplement honte de venir. »

« Elle aurait été la bienvenue. »

« Je sais maintenant. Mais il a fallu vingt ans pour qu'on se parle. »

Je lui ai demandé des nouvelles de sa mère. Elle était morte l'année précédente. Nous sommes restées un moment silencieuses, deux femmes qui avaient perdu du temps à imaginer les mauvaises intentions de l'autre.

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Quand j'ai quitté le restaurant, j'ai trouvé Gabriel près de mon vélo. Il avait apporté un petit panier de fraises. « J'ai croisé Marc », a-t-il dit. « Il veut te voir ce soir. Il avait l'air déterminé. »

À vingt heures, mon fils est arrivé sans Camille. Il tenait un classeur épais et n'avait pas apporté de croissants. « J'ai fait ce que tu m'as demandé », a-t-il annoncé. « J'ai lu toutes les pages. Je dois te dire ce que j'ai signé au début, pas seulement ce que Laurent me fait signer maintenant. »

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