Chapter 5 - Le Retour a Seattle

Le retour a Seattle se fit dans une atmosphere lourde et feutree. Le vol depuis Miami sembla durer une eternite. Dani passa la majeure partie du trajet le visage colle contre le hublot, observant le tapis de nuages blancs sans prononcer le moindre mot. Emily, assise a cote d'elle, tenait son carnet de notes ouvert sur ses genoux, mais sa plume restait immobile.
A l'aeroport de Seattle-Tacoma, le contraste avec la chaleur suffocante de la Floride fut immediat. Une pluie fine et froide accueillit leur atterrissage, drapant la ville d'un voile gris familier. C'etait la premiere fois depuis trois ans que cet air humide et charge de l'odeur des pins ne lui apportait aucun confort.
Pendant ce temps, Brian effectuait le voyage séparément, encadré par le service des Marshals pour les dernieres formalites administratives. Le bureau de réintégration federale de Seattle devait lui remettre ses nouveaux papiers d'identite revalidés : son permis de conduire, sa carte de securite sociale et la mainlevée officielle de son statut de temoin protege.
Le lendemain matin, Emily se rendit a son travail. Elle occupait un poste de developpeuse web au sein d'une agence de communication digitale locale, APT Media, qu'elle avait rejoint quelques mois plus tot apres avoir obtenu son diplôme avec honneurs a FPT Polytechnic. Son chef d'equipe, Marc, un homme trentenaire hyperactif, la salua chaleureusement dans l'open-space.
« Alors, ce court séjour en Floride ? Tu as pu faire le plein de vitamine D ? » demanda-t-il en lui posant une tasse de cafe chaud sur son bureau.
Emily essaya de forcer un sourire, mais son visage resta fige. « C'etait... mouvementé, Marc. Beaucoup plus que prevu. »
Elle ne pouvait rien dire. Les Marshals lui avaient expressement recommande la plus grande discretion tant que le jugement d'annulation de deces n'etait pas publie au journal officiel de l'État. Raconter a ses collegues que son mari mort venait de réapparaître sur une plage releverait de la science-fiction ou de la folie pure.
Pendant toute la journee, Emily mania des lignes de code JavaScript et des structures HTML avec une concentration desesperee, cherchant dans la logique binaire du langage informatique un refuge contre le chaos de sa propre existence. Mais chaque fois qu'elle fermait les yeux, elle revoyait le visage de Brian surgissant de l'ecume, son corps barre par la cicatrice et le tatouage de sa mere.
Pendant ce temps, a l'autre bout de la ville, Brian visitait un minuscules studio meuble situe dans le quartier de Capitol Hill. C'etait un espace restreint, eclaire par une unique fenetre donnant sur une ruelle sombre. Le loyer etait modeste, entierement couvert par la prime d'ajustement allouee par le gouvernement pour les anciens temoins proteges.
L'agent Torres, qui l'accompagnait pour la derniere fois avant de clore definitivement son dossier, deposa un dossier en carton sur la table en plastique.
« Voila vos papiers officiels, M. Harper », dit Torres en lui tendant une poignee de main ferme. « Vous etes de nouveau Brian Harper aux yeux du monde. Votre casier est vierge, votre passeport est valide, et vous avez un compte bancaire provisionne avec le solde de vos indemnites d'impossibilite de travailler. »
Brian contempla les cartes en plastique alignees sur la table. Son nom. Son vrai nom. Pendant trois ans, il avait repondu au nom d'emprunt de "Paul Miller". Il avait dormi dans des chambres de passage, travaille dans des entrepôts anonymes sous la surveillance constante d'agents armes, sans pouvoir jamais poser de racines nulle part.
« Merci pour tout, Torres », dit Brian d'une voix basse. « Vous avez fait votre travail. »
« Mon travail est termine, Brian », repondit l'agent avec une touche de compassion rare. « Mais le vôtre commence maintenant. Et entre nous... reconquerir une famille qu'on a blessee sans le vouloir est bien plus difficile que d'echapper a des tueurs du cartel. Bon courage. »
Une fois seul dans la pièce silencieuse, Brian s'assit sur le lit étroit. Le silence etait lourd, oppressant. Il sortit de sa poche un petit carnet noir dont les pages etaient cornées. C'etait le journal intime qu'il avait tenu clandestinement pendant ses trois annees de protection. Chaque page etait couverte de notes, de dates, de croquis du visage de Dani et de poemes maladroits adresses a Emily qu'il n'avait jamais pu envoyer.
Il prit son nouveau telephone portable, un modele basique sans connexion internet sophistiquee, et composa le numero d'Emily. Il retint son souffle pendant les trois sonneries.
« Allo ? » repondit la voix d'Emily, prudente.
« C'est moi », dit-il. « Je suis installe. Les Marshals sont partis. Je suis officiellement redevenu... moi-meme. »
Un long silence s'installa a l'autre bout du fil. Emily se tenait dans le couloir de secours de son entreprise, le regard fixe sur le beton brut.
« Bien », dit-elle enfin. « Tant mieux pour toi, Brian. »
« Je voulais savoir... quand est-ce que je peux voir Dani ? » demanda-t-il, la voix nouee par la crainte d'un refus. « Le Dr Vance a suggere des rencontres courtes au debut. Dans un endroit neutre. »
Emily inspira lentement pour calmer le battement irregulier de son cœur. « Demain apres-midi. Apres l'ecole. Il y a un petit parc pres de la bibliotheque municipale. Je serai la aussi. Et Brian... pas de retards. Pas d'excuses. »
« Je serai en avance », promit-il.
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Lorsqu'elle raccrocha, Emily s'appuya contre le mur froid du couloir. Le processus etait enclenche. Le passe et le present entraient en collision frontale, et elle savait que rien ne serait plus jamais comme avant.
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