Chapter 5 - L'ombre du passeur

La salle du conseil d'administration du dernier étage offrait une vue panoramique sur toute la ville. Autour de la grande table en acajou où siégeaient habituellement les administrateurs soumis à la famille Blackwood, un silence de plomb régnait.
Au centre de la table trônait un portrait à l'huile de ma tante, Éléonore Vance. C'était elle qui, trente ans plus tôt, avait fondé la société de micro-électronique avant de s'associer au père de Daniel pour créer le groupe Blackwood. Tout le monde avait oublié qu'Éléonore avait légué la totalité de ses parts privées à sa seule nièce : moi.
Daniel entra dans la pièce comme une furie, suivi d'Henri et de maître Mercier, l'avocat historique de la famille. Mercier avait le visage décomposé et tenait des feuilles volantes entre ses mains tremblantes.
— Mercier ! cria Daniel en s'asseyant violemment sur une chaise haute. Dis-lui ! Dis à cette femme que ses prétentions sont ridicules et que nous allons la poursuivre pour diffamation et tentative d'extorsion !
Maître Mercier ajusta ses lunettes avec nervosité, évitant soigneusement le regard de Daniel.
— Daniel... Monsieur Henri... murmura le vieux juriste d'une voix enrouée. Je viens de vérifier les registres déposés ce matin au tribunal du commerce. Le dossier présenté par Maître Chen est inattaquable.
— Quoi ? rugit Henri en se levant brusquement, faisant basculer sa chaise arrière. De quoi parlez-vous, Mercier ? Nous vous payons une fortune depuis dix ans pour protéger nos intérêts !
— Les clauses de protection établies par Madame Éléonore Vance stipulaient que si le représentant de la famille Blackwood commettait une faute de gestion grave ou un acte criminel avéré, le droit de gestion exclusif revenait immédiatement à l'héritière directe de la famille Vance, expliqua l'avocat en baissant la tête. Et... Madame Vance dispose des preuves de virements frauduleux effectués cette nuit vers les îles Caïmans, ainsi que de l'enregistrement vidéo de l'agression survenue hier soir.
Un silence de mort s'abattit sur la pièce. Daniel se tourna vers moi, le visage blême, incapable de proférer le moindre mot.
— Tu pensais que j'étais une épousée naïve, n'est-ce pas, Daniel ? dis-je en m'appuyant légèrement sur la table. Tu pensais que mes journées passées devant mon ordinateur consistaient à faire des achats en ligne et à regarder des séries ?
Je fiz un signe de la main à mon expert-comptable, qui projeta sur le grand écran mural de la salle une série de relevés de comptes confidentiels.
— Pendant trois ans, continuai-je, j'ai disséqué chaque transaction que tu as effectuée. J'ai découvert les sociétés écrans que tu as créées avec l'aide de ton père pour détourner la trésorerie de l'entreprise. J'ai répertorié les factures surfacturées d'écrans de protection, les faux contrats de conseil versés à tes amis de club de golf, et le siphonnage méthodique de la caisse de retraite des employés.
— C'est un tissu de mensonges ! balbutia Daniel, la sueur commençant à perler sur son front. Ce sont des opérations financières légitimes de restructuration !
— Le procureur de la République appréciera ta définition de la restructuration, rétorqua Maya Chen en sortant un dossier officiel. Nous avons déposé une plainte pénale formelle il y a deux heures pour abus de biens sociaux, blanchiment d'argent et fraude fiscale aggravée.
Henri tenta une dernière manœuvre. Il s'approcha de moi avec un air suppliant, la voix adoucie par la comédie :
— Clara... Réfléchis. Tu es la femme de Daniel. Si le groupe s'effondre, c'est ton nom aussi qui sera traîné dans la boue. Nous pouvons trouver un arrangement financier extrêmement généreux. Nous te redonnons ton indépendance, un appartement de grand standing, et dix millions d'euros en numéraire. Oublions tout cela.
Je le fixai avec un mépris absolu.
— Vous n'avez toujours pas compris, Henri. Ce n'est pas une question d'argent. C'est une question de justice. Vous avez utilisé l'héritage de ma tante pour assouvir votre cupidité, et vous m'avez traitée comme une esclave domestique dans ma propre maison. Aujourd'hui, le règne des Blackwood est terminé.
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Je me levai, fermai mon dossier et regardai Daniel une dernière fois.
— Tu as deux heures pour vider ton bureau. Passé ce délai, la sécurité te jettera hors de cet immeuble exactement comme tu m'as jetée sur le perron hier soir.