Chapter 15 - Les personnes qu'on oublie de compter

Trois jours après la fuite, les Ormes ressemblaient à un hôtel dont personne n'aurait voulu réserver les chambres. Certaines portes étaient ouvertes ; d'autres portaient un avis d'accès limité. Les habitants passaient d'un voisin à l'autre pour arroser une plante, récupérer un courrier ou vérifier qu'une amie avait trouvé son traitement. L'association tenait une permanence sous l'escalier principal.
Je proposai de classer les besoins dans un tableau. Fatou me demanda de commencer par les personnes, pas par les appartements. Nous passâmes une matinée à écouter les résidents. Lucette ne voulait pas d'un studio à l'autre bout de la ville parce qu'elle gardait les enfants de sa fille le mercredi. M. Diallo devait pouvoir rejoindre son kinésithérapeute en bus. Marcel avait besoin d'une cuisine où il pourrait préparer ses repas sans monter trois étages. Les solutions standardisées ne répondaient à aucun de ces détails.
Une agente municipale, Mme Girard, accepta de venir sur place. Elle expliqua les dispositifs disponibles et leurs limites. Elle ne pouvait promettre un logement définitif à tout le monde en quelques jours. Elle pouvait en revanche travailler avec les services sociaux, les bailleurs et l'association pour organiser les relogements nécessaires. Fatou lui demanda un calendrier écrit et un interlocuteur unique.
« Je vous enverrai ce que nous savons dès demain », répondit Mme Girard. « Et je vous dirai aussi ce qui reste incertain. »
Cette manière de parler me plut. Nous avions besoin de personnes qui ne disparaissent pas quand elles n'ont pas une réponse flatteuse.
Pendant ce temps, la facture de 2009 se précisait. Maître Perrin avait obtenu, par les voies appropriées, la communication de pièces montrant que Laurent avait approuvé la fermeture de l'issue secondaire sur la foi d'une promesse de passage provisoire. Cette solution provisoire n'avait jamais été réalisée. Un compte rendu de chantier signalait le problème, sans trace d'une réponse du maître d'ouvrage.
« C'est grave », dit l'avocate. « Mais nous allons laisser les professionnels compétents établir les responsabilités. Ne promettez pas aux habitants que ce dossier suffira à sauver le bâtiment. »
Je lui demandai pourquoi elle répétait si souvent cette dernière phrase. Elle me répondit sans détour : « Parce que vous êtes une personne fiable, et que les gens ont envie de vous croire. C'est précisément pour cela que vous devez mesurer vos mots. »
Je pensai à Madeleine. Elle m'avait appris qu'un bâtiment ne se restaurait pas en repeignant une fissure. Une relation non plus. Avec Laurent, j'avais passé onze ans à appliquer de la peinture sur des fissures que je refusais de voir.
Avant la réunion, j'avais répété mon intervention avec Clara dans les bureaux temporaires. Elle jouait le rôle d'une élue sceptique et m'interrompait chaque fois que je prononçais une formule qui aurait pu masquer une incertitude. À la troisième interruption, je perdis patience. « Tu sais que je défends cet immeuble ? » Elle posa son stylo.
« Oui. Justement. Si vous donnez un chiffre qui ne résiste pas à la première question, Laurent utilisera votre erreur pour faire oublier tout le reste. »
Je m'excusai. Nous reprîmes depuis le début. Je supprimai deux adjectifs trop assurés, ajoutai une note sur les sondages à venir et préparai un schéma montrant les différentes hypothèses de travaux. Le dossier final était moins spectaculaire. Il était aussi plus solide. Je me rendis compte que l'émotion devait guider notre attention sans remplacer les mesures.
Mme Girard m’appela pour confirmer la disposition des micros prévue le lendemain. Elle avait demandé que les interventions soient accessibles aux personnes dont l’audition baissait. Je lui signalai que le texte projeté risquait d’être trop petit. Elle promit de modifier la présentation. Ce détail apaisa ma peur : au moins une personne avait compris qu'organiser une consultation ne signifiait pas seulement ouvrir les portes de la salle.
Fatou préparait pour les habitants un feuillet reprenant les sujets de la séance. Elle avait laissé des cases vides pour les questions qu'ils souhaiteraient poser. M. Diallo y écrivit en lettres énormes : « QUI PAIERA LES TRAVAUX DÉJÀ PROMIS ? » Lucette nota : « QUAND PUIS-JE RENTRER ? » Je compris que mon discours sur les fondations serait inutile si je ne gardais pas ces deux questions sous les yeux.
Je rangeai les notes dans mon sac en imaginant le moment où mon nom serait appelé. Ma gorge se serra déjà. Pourtant, le lendemain, je tiendrais un micro que Laurent ne pourrait pas m’arracher sans que tout le monde le voie. Cette seule pensée me permit de dormir quelques heures.
Le lendemain, la ville organisa une réunion sur l'avenir des Ormes. Laurent arriva avec deux partenaires financiers et une maquette brillante de sa future résidence. Des arbres miniatures entouraient des balcons de verre. Aucun habitant actuel n'y figurait. Il parla d'attractivité, de dynamisme, d'investissement. Quand vint mon tour, je présentai trois plans : l'état réellement constaté, les travaux nécessaires et un scénario de maintien partiel des logements pendant le chantier.
« Le bâtiment peut-il être conservé ? » demanda une élue.
« Les observations disponibles ne permettent pas d'affirmer qu'il faut le démolir », répondis-je. « Il reste des expertises à réaliser. Nous avons préparé une estimation prudente, mais elle n'est pas encore un devis définitif. »
Laurent ricana. « Voilà. Elle ne sait pas. »
« Je sais ce que j'ai mesuré. Je n'invente pas ce que je n'ai pas encore mesuré. »
La salle resta silencieuse quelques secondes. Puis Lucette leva la main. Elle n'avait pas prévu de prendre la parole. Elle portait sa veste verte préférée et tenait son sac sur ses genoux.
« Vous dites que mon immeuble est une ruine. J'ai demandé la réparation de mon plafond pendant quatre ans. Qui a décidé de ne pas répondre ? »
Laurent consulta ses notes. « Les procédures de maintenance sont complexes. »
« La fuite dans ma chambre ne l'était pas », répondit-elle.
Un rire discret traversa la salle. Ce n'était pas un rire de moquerie, comme celui d'Hélène au dîner. C'était celui de gens qui reconnaissaient enfin une vérité simple.
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À la sortie, une journaliste locale me demanda si je souhaitais commenter la vidéo de la soupe. Je lui répondis que j'avais engagé des démarches personnelles et que je préférais parler des travaux. Elle insista ; je répétai ma réponse. Je ne voulais plus que mon humiliation serve d'affiche au combat des Ormes.
Le soir, la même journaliste publia pourtant un article centré sur les habitants. Elle avait interrogé Fatou, Marcel et Lucette avec leur accord. Pour la première fois, le nom de Laurent n'était pas dans le titre. C'était le nom de leur maison.