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Chapter 8 - Le frère derrière la librairie

Salomé connaissait l'adresse inscrite sur la mise en demeure : un petit local entre un cordonnier et une boutique de vélos. Elle y livrait parfois des livres pour un atelier d'alphabétisation. Jamais elle n'avait pensé à demander le nom complet de l'homme qui réparait les serrures du quartier. Quand nous arrivâmes, une clochette tinta au-dessus d'un comptoir chargé de ressorts, de petites vis et de clés vierges.

« Je peux vous aider ? » demanda un homme mince aux tempes grises.

« Adrien Delaunay ? »

Il vit mon cou encore marqué, puis mon carnet bleu. Son regard se durcit. « Vous êtes Élise. J'espérais vous rencontrer autrement. »

« Votre société menace les habitants des Ormes. Pourquoi ? »

Il ferma l'atelier, accrocha un écriteau indiquant qu'il revenait dans une heure et nous invita dans une arrière-salle. Sur les murs, des photos de portes anciennes côtoyaient des dessins d'enfants. Une fille en robe rouge souriait sur plusieurs clichés ; à chaque image, elle semblait avoir le même âge.

« C'est votre fille ? » demandai-je.

« Alice. Elle avait huit ans quand elle est morte. »

Je m'excusai. Il secoua la tête. « Vous n'avez pas à vous excuser d'avoir regardé une photographie. Ce que je ne supporte pas, c'est qu'on fasse comme si elle n'avait jamais existé. »

Adrien expliqua qu'il avait quitté l'entreprise familiale après un accident survenu dans un ancien entrepôt où sa fille attendait son retour d'une réunion. Une porte de service avait été maintenue fermée pendant des travaux. Un incendie s'était déclaré. Il refusait depuis d'investir dans des projets où la sécurité devenait une variable d'ajustement. Il s'était éloigné de Laurent et d'Hélène, mais pas de Villebrune.

« Et Terrasses du Nord ? »

« Une petite société que j'ai créée pour acquérir des bâtiments modestes et les remettre en état. J'ai acheté une créance liée aux Ormes lorsque Laurent a cherché de l'argent. Le contrat me donne un droit de négociation prioritaire si son groupe vend. Il ne me donne ni le droit d'expulser les habitants ni celui de démolir. Cette mise en demeure est une façon maladroite de rappeler que mon frère ne peut pas vendre comme si je n'existais pas. »

« Vous auriez pu prévenir les habitants au lieu de leur envoyer une menace. »

Il resta silencieux. « Vous avez raison. Mon avocat a voulu aller vite. J'aurais dû relire la lettre du point de vue de ceux qui la recevraient. »

Salomé posa la main sur la table. « Vous allez leur expliquer vous-même. »

« Oui. S'ils acceptent de me recevoir. »

Je demandai à Adrien de me montrer les relevés cadastraux et les courriers qu'il pouvait communiquer. Sa société possédait peu de biens, contrairement au groupe familial. Sur les photographies accrochées au mur de son atelier, je reconnus un centre de quartier dont j'avais admiré la rampe d'accès quelques années auparavant. Il me dit qu'il avait financé une partie des travaux, puis qu'une association avait repris l'entretien. Je notai le nom : je pourrais vérifier ses affirmations plus tard, sans lui demander de se déclarer lui-même digne de confiance.

« Laurent m'a toujours présenté votre départ comme une fuite après l'accident d'Alice », dis-je.

« C'en était une partie. Je ne pouvais plus entrer dans les bureaux sans voir la porte que j'avais fait fermer. J'ai aussi laissé mon frère seul avec notre mère alors qu'il n'avait que dix-neuf ans. Je regrette cela. Mais rester pour lui apprendre à diriger comme moi n'aurait peut-être pas été une bonne solution. »

Il me montra une photographie où Laurent, adolescent, tenait un vélo cabossé. Les deux frères souriaient. Je fus troublée de voir mon mari avant sa cruauté, heureux et maladroit comme n'importe quel garçon. Je ne pris pas cette image pour une excuse. Je la regardai comme le rappel qu'un être humain pouvait changer dans le mauvais sens, puis continuer à choisir ce qu'il devenait.

Adrien remit la photographie dans un tiroir. « Je l'ai aimé, Élise. Je l'aime encore. Je ne veux pas le détruire. Je veux l'empêcher de détruire un autre endroit pour défendre son orgueil. »

Je lui répondis que ses sentiments pour Laurent ne devaient pas faire peser un risque supplémentaire sur les habitants. Il hocha la tête et accepta de rencontrer leur conseil plutôt que de poursuivre notre conversation à huis clos. Je quittai l'atelier en sachant ce que je pouvais vérifier, ce qu'il m'avait confié et ce qui relevait encore de sa seule parole.

Je n'étais pas prête à lui faire confiance. Une explication crédible n'effaçait pas le pouvoir qu'il détenait. Je lui demandai une copie du contrat et les dates des échanges avec Laurent. Il me les remit en précisant qu'il souhaitait que son propre conseil examine ce qui pouvait être communiqué aux locataires. Nous fixâmes une réunion publique le lendemain.

Avant de partir, je regardai la photo d'Alice. « Pourquoi votre mère parle-t-elle d'une dette que Laurent ignore ? »

Adrien se redressa. « Elle vous a dit ça ? »

« Hier soir. »

Il prit une longue inspiration. « Il existe un compte consacré à la réparation des dommages causés après l'incendie de 2009 aux Ormes. Maman avait promis de le financer. Une grande partie de l'argent s'est évaporée dans les frais de gestion du groupe. Si les habitants demandent des comptes, elle devra expliquer pourquoi elle n'a pas tenu sa promesse. »

« Vous le saviez ? »

« J'en soupçonnais l'existence. Madeleine m'en a parlé avant sa mort. Je cherche les relevés. »

Sur le trottoir, une pluie fine commença à tomber. Je pensais à Alice, à Madeleine et aux personnes qui avaient vécu des années dans un immeuble dont la sécurité avait été traitée comme une dépense superflue. Adrien pouvait être sincère. Il pouvait aussi me présenter juste assez de vérité pour m'utiliser contre son frère.

Le lendemain, il vint aux Ormes sans avocat ni chauffeur. Fatou lui ouvrit la salle commune, mais ne lui offrit pas de chaise tout de suite.

« Avant de vous asseoir », dit-elle, « expliquez-nous comment une lettre qui porte votre nom peut annoncer notre départ. »

Adrien ne chercha pas d'échappatoire. Il lut à voix haute les passages agressifs du courrier. À chaque phrase, je vis son embarras grandir.

« Je retire cette formulation », annonça-t-il enfin. « Et je m'engage à ce que mon entreprise ne prenne aucune initiative concernant vos logements sans une rencontre avec vos représentants. »

M. Diallo répliqua : « Votre engagement oral ne nous donnera pas un toit en hiver. »

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« Alors écrivons ce que vous voulez pouvoir vérifier », répondit Adrien.

Pour la première fois depuis le dîner, je vis un membre de la famille Delaunay accepter de négocier à une table où il n'avait pas choisi les places. Mais tandis que les habitants discutaient, mon téléphone reçut une photographie d'Alice, découpée dans un journal ancien. Une phrase avait été tracée en rouge au dos : « DEMANDEZ À ADRIEN POURQUOI LA PORTE ÉTAIT FERMÉE. »

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