strive

Chapter 3 - La femme de la chambre douze

Gabriel ne chercha pas à esquiver la question. Il s'assit dans la cuisine de Fatou, posa son casque de chantier à côté du plat de biscuits et dit : « Je vous dois une explication. Mais Marcel doit d'abord faire soigner sa main. »

Marcel tira le torchon. Une coupure traversait le dessus de son poignet. Elle semblait peu profonde, mais il avait laissé le sang sécher. Fatou récupéra sa trousse de secours. Ils prirent conseil auprès d'un professionnel de santé et organisèrent sa visite dans la matinée. Pendant ce temps, j'appelai les autres habitants pour vérifier que personne n'avait été menacé. Certains répondirent tout de suite. D'autres gardèrent le silence, comme si les murs pouvaient les écouter.

« Votre ancien chef, Gabriel. »

« Alain Bréchet. Il dirigeait une équipe de secours privé après les inondations d'il y a dix-sept ans. Il n'est plus pompier. Il travaille aujourd'hui pour des entreprises qui sécurisent les chantiers. »

« Pourquoi Marcel dit-il qu'il devait rester loin des Ormes ? »

Gabriel observa la porte fermée. « Parce qu'il y a dix-sept ans, il a fait évacuer ce bâtiment en laissant une femme dans la chambre douze. Je l'ai découvert trop tard. J'ai porté plainte à l'époque. L'enquête n'a pas retenu les faits comme je les voyais. »

Fatou posa brutalement une tasse sur la table. « Pas une femme. Madeleine Roux. Celle qui nous a appris à rester ensemble. »

Je connaissais Madeleine. Elle avait été ma professeure d'architecture au début de ma carrière, puis ma mentore. Elle était morte depuis six mois, après avoir consacré ses dernières années au projet de réhabilitation. Elle ne m'avait jamais raconté cette évacuation. Elle avait pourtant laissé, dans son bureau, des dossiers classés par année. Je me rappelai l'étiquette d'une boîte : « 2009 — ne pas déplacer ».

« Madeleine a survécu », dit Fatou. « Mais elle a perdu une chose cette nuit-là : sa confiance dans les gens chargés de nous protéger. »

« Et il y avait quelqu'un d'autre », ajouta Marcel.

Il se tourna vers moi. « Vous avez déjà vu la chambre douze ? »

« C'est un ancien atelier. Les plans disent qu'il est muré depuis la rénovation de 2011. »

« Les plans mentent. »

Nous montâmes au deuxième étage. Une odeur de cire et de soupe aux lentilles flottait dans le couloir. Les habitants ouvraient leur porte au passage : Mme Leblanc en chaussons de laine, M. Diallo avec son journal, un couple qui se tenait par le bras. Chacun demandait si l'immeuble allait être vendu. Je ne pouvais pas leur promettre le contraire.

« Je vais vous dire ce que je sais, pas ce que j'espère », répondis-je. « La démolition n'est pas décidée. Vous avez le droit de poser des questions et d'être accompagnés. Aujourd'hui, on vérifie la sécurité et on rassemble les preuves. »

Fatou me serra l'épaule. Je ne lui avais pas parlé du dîner. Elle vit la rougeur de mon cou et demanda simplement : « Il vous a fait ça ? »

J'acquiesçai.

Nous traversâmes le palier où Fatou avait installé, des années plus tôt, une petite bibliothèque de partage. Les livres y étaient rangés par taille plutôt que par auteur. Marcel avait placé des pots de basilic sur le rebord de la fenêtre. Tout avait l'air familier, vivant, presque ordinaire. Je compris pourquoi cette maison ne pouvait pas être défendue uniquement avec un discours sur la valeur patrimoniale de ses façades. Ses habitants y avaient ajouté des usages que nos plans officiels ne décrivaient pas.

Un couple nous arrêta devant l'ascenseur. M. et Mme Chéron voulaient savoir s'ils seraient consultés avant l'installation éventuelle d'une nouvelle rampe. Mme Chéron utilisait une canne ; son mari disait qu'il préférait une main courante à gauche, parce que son épaule droite le faisait souffrir. Je notai leur remarque et promis de revenir avec plusieurs solutions mesurées. Gabriel les écouta décrire leurs déplacements sans interrompre. En le voyant, Fatou me murmura qu'il était déjà venu réparer une marche après une tempête, sans jamais poser de question sur les revenus de ceux qui l'appelaient.

« Tu lui fais confiance ? » lui demandai-je.

« Je lui fais confiance pour une marche. Pour les secrets de Madeleine, c'est une autre histoire. »

Cette distinction me plut. Elle n'était pas hostile à Gabriel ; elle refusait simplement de lui offrir une innocence qu'il n'avait pas encore expliquée. Pendant longtemps, j'avais accordé à Laurent une confiance entière en échange de petits gestes aimables. Ici, les gens semblaient croire que la confiance devait rester proportionnée à ce qu'on avait vécu ensemble.

Quand nous reprîmes le couloir, la douleur de mon cou revint par vagues. Je m'arrêtai près d'une fenêtre. Fatou attendit que je respire, puis me proposa une chaise. Je refusai la chaise, acceptai une minute de repos et me rendis compte que c'était une manière plus honnête de parler de mes limites.

« Alors vous n'êtes pas obligée de nous sauver seule. »

La porte de la chambre douze était cachée derrière une armoire métallique. Marcel et Gabriel la déplacèrent ensemble, avec l'aide du gardien de l'immeuble. Je m'attendais à découvrir un mur. À la place, un battant de bois portait une serrure récente. J'essayai les trois clés de Madeleine. Aucune n'entra.

Marcel s'accroupit et montra des rayures autour du cylindre. « Ils ont changé ça hier. »

De l'autre côté, un bruit léger résonna. Un objet racla le sol. Gabriel leva une main pour imposer le silence. J'approchai mon oreille du panneau.

« Il y a quelqu'un ? »

Une voix de femme répondit, très basse : « Ne faites pas entrer Bréchet. »

Je reculai. Fatou plaqua une main sur sa bouche. Gabriel ne toucha pas à la porte. Il demanda à la femme si elle était blessée et si elle pouvait sortir par une autre issue. Elle répondit qu'elle était libre de ses mouvements, mais qu'elle avait verrouillé de l'intérieur après avoir entendu les hommes dans le couloir.

« Qui êtes-vous ? » demandai-je.

« Je m'appelle Jeanne Roussel. Je viens chercher ce que Madeleine m'a confié. »

Je connaissais ce nom. Il figurait sur une vieille carte glissée dans l'un des cahiers de ma mentore, avec une seule phrase : « Si je ne peux plus témoigner, donnez-lui l'enveloppe grise. » J'avais cru qu'il s'agissait d'une ancienne collègue.

Je demandai à Jeanne de nous ouvrir. La serrure cliqueta, puis elle apparut : une femme d'environ soixante ans, manteau froissé, sac de toile serré contre elle. Son regard se posa sur Gabriel.

« Vous ressemblez à votre père », murmura-t-elle.

Il secoua la tête. « Mon père est mort quand j'avais douze ans. »

« On vous a dit cela. »

May you like

Le couloir sembla s'éloigner sous mes pieds. Jeanne tira une photographie de son sac. On y voyait Madeleine, jeune, devant les Ormes. À côté d'elle se tenait un homme au visage de Gabriel, qui portait un enfant sur ses épaules.

Au dos, une date et une phrase : « Nous avons promis de ne laisser personne derrière la porte. »

Related Stories

Other posts