Chapter 6 - Le prix d'un témoin

Madame Béraud habitait un appartement lumineux au-dessus du marché, avec deux chats qui inspectèrent mes chaussures comme des douaniers. Elle nous reçut, Salomé et moi, autour d'une table débarrassée de livres. Je remarquai qu'elle avait les mains un peu gonflées et qu'elle devait porter sa tasse à deux mains. Elle avait enseigné la philosophie au lycée pendant trente-cinq ans ; l'âge n'avait pas émoussé sa manière de poser une question sans laisser de place à une réponse vague.
« Que voulez-vous faire de cette vidéo ? » demanda-t-elle.
« Montrer ce qu'il s'est passé. »
« À qui ? Au juge ? À la police ? À tous les gens qui réclament leur petite part de spectacle ? »
Je baissai les yeux. « À la police d'abord, avec votre accord. Et à mon avocate. Après, je déciderai avec elle. »
Elle approuva d'un mouvement de tête. « Voilà. Ce qui vous est arrivé vous appartient. Ne le laissez pas devenir un divertissement. »
Elle avait posé son téléphone contre un chandelier pour filmer le discours annoncé par Laurent. L'enregistrement commençait vingt minutes avant la soupe. On y entendait mon mari expliquer à Hélène qu'il ferait signer la note « avant le dessert ». Hélène répondait que je finirais bien par céder si l'on me faisait comprendre que ma place à table dépendait de mon obéissance. Rien ne prouvait qu'ils avaient prévu la soupe. Tout prouvait qu'ils avaient préparé une humiliation.
Puis venait mon arrivée. Madame Béraud avait continué à filmer, incapable d'imaginer que l'on oserait agir ainsi devant des invités. L'image montrait la soupière basculée volontairement, mon recul, le poignet saisi, puis Laurent frappant Gabriel avant la riposte. Le son enregistrait ma demande de sortir.
« Pourquoi ne m'avez-vous pas défendue davantage ? » demandai-je malgré moi.
Elle me regarda longtemps. « Parce que j'ai eu peur. Il y avait beaucoup d'hommes, et votre mari semblait prêt à tout. J'ai parlé une fois. Après, je suis restée assise. Je ne vous demande pas de trouver cela courageux. »
Je n'avais pas besoin de sa honte. J'avais besoin de sa vérité. Nous préparâmes ensemble une copie intégrale à remettre aux enquêteurs. Elle accepta de témoigner. Quand nous partîmes, elle m'offrit un livre dont la couverture s'ouvrait mal à force d'avoir servi.
« Vous me le rendrez quand vous aurez envie de lire autre chose que des lettres de menace. »
À l'agence, Clara m'attendait devant une porte dont la serrure avait changé. Laurent détenait une part du bail commercial par l'intermédiaire d'une société du groupe. Mes employés n'avaient pas pu entrer. J'appelai le propriétaire et notre conseil juridique pour faire constater la situation. Je refusai que mon conflit conjugal laisse trois salariés sans accès à leurs dossiers.
« On peut travailler chez moi », proposa Clara. « J'ai une table trop grande pour mon studio. »
« Tu prépares ton examen. Je trouverai une solution qui ne repose pas sur ton salon. »
Je louai deux bureaux temporaires dans un espace partagé. Je proposai à l'équipe de choisir si elle souhaitait poursuivre le chantier des Ormes ; chacun avait le droit de craindre les conséquences. Paul, le métreur, annonça qu'il devait d'abord en parler à sa compagne. La jeune assistante, Zoé, accepta à condition que ses horaires restent compatibles avec la garde de son fils. Personne ne fit de grand serment. Je trouvai cela plus rassurant qu'un discours héroïque.
L'après-midi avait été consacré à expliquer aux salariés de l'agence ce qui changeait concrètement. Paul me demanda si Laurent pouvait lui interdire de travailler avec moi, puisqu'il connaissait certains clients historiques. Je lui répondis que je devais vérifier les contrats avant de donner un avis et que personne ne serait invité à violer ses engagements pour me rendre service. Zoé s'inquiétait du matériel resté dans les anciens locaux. Nous dressâmes un inventaire avec ses photographies des postes de travail et demandâmes un accès organisé pour récupérer ce qui appartenait à l'agence.
Je ne m'étais jamais aperçue de la quantité d'énergie que je dépensais à faire passer ces contraintes pour des détails. Quand j'étais encore avec Laurent, il me disait que son entreprise nous offrait un cadre et qu'il était normal que j'en accepte les décisions. Je découvrais seulement maintenant combien mon autonomie professionnelle avait dépendu de sa bonne humeur. Je promis à mon équipe que nous trouverions un bail où aucun membre de ma famille ne pourrait confondre propriété et autorité sur leur travail.
Paul finit par me dire qu'il resterait sur le projet, mais uniquement si les échéances de paiement étaient clarifiées. Je lui serrai la main. Il avait raison. Les élans généreux ne règlent pas un loyer. Nous revîmes les missions en cours, différâmes une dépense non essentielle et cherchâmes des honoraires transparents pour les nouvelles études. Zoé imprima le planning pour que chacun sache où il mettait les pieds.
En repartant, j'aperçus dans la vitrine une cliente qui souhaitait rénover sa salle de bains. Elle avait connu mon agence avant mon mariage et ignorait tout de l'affaire. Elle me parla de sa mère qui ne pouvait plus enjamber la baignoire. Nous prîmes rendez-vous. Ce petit travail rémunéré me rappela que ma vie ne se résumait ni à Laurent ni aux Ormes.
Dans la soirée, Hélène m'attendait devant la librairie de Salomé. Elle était descendue de sa voiture sans chauffeur, manteau clair boutonné jusqu'au cou.
« Je voudrais vous parler sans avocat », dit-elle.
« Moi, non. Vous pouvez écrire. »
« Laurent a besoin que cet immeuble soit vendu. Il a engagé des sommes considérables. Vous ne comprenez pas ce que vous êtes en train de provoquer. »
« Je comprends qu'il a versé de la soupe sur ma tête et menacé de me chasser. Je comprends que seize foyers risquent de partir sur la base d'un rapport inexact. Le reste, expliquez-le à une personne habilitée à vous conseiller. »
Elle serra son sac. « Si vous retirez votre plainte et signez le rapport, je vous rendrai le bail de votre agence. Je financerai même les travaux du jardin des Ormes. »
« Vous appelez cela une proposition ? »
« Une sortie honorable. »
Je pensai à Fatou qui avait transformé des chutes de tissu en rideaux pour ses voisins ; à Marcel qui avait passé ses nuits à colmater des fuites ; à Madame Béraud qui avait peur mais parlerait quand même.
« Je ne vendrai pas leur logement contre ma tranquillité », répondis-je.
Hélène sembla soudain très vieille. « Vous croyez que je fais ça pour m'amuser ? »
Pour la première fois, je perçus autre chose que son mépris : une inquiétude qu'elle ne maîtrisait plus. Elle se pencha vers moi.
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« Il y a une dette que Laurent ne connaît même pas. Si cette maison reste debout, quelqu'un viendra la réclamer. »
Elle remonta dans sa voiture avant que je puisse répondre. Je restai sur le trottoir, non pas parce que j'étais effrayée par un nouveau secret, mais parce que je venais d'entendre un aveu involontaire : Hélène avait autant peur de sauver les Ormes que de les perdre.