Chapter 20 - La ville entendit les habitants

Le conseil municipal consacré aux Ormes se tint dans une salle trop petite pour tous ceux qui voulaient assister aux échanges. Les habitants arrivèrent ensemble, mais s'assirent là où ils le souhaitaient. Certains portaient des chemises repassées pour l'occasion ; Marcel avait son éternel gilet brun. Fatou avait préparé des interventions de trois minutes, imprimées en gros caractères pour ceux qui ne voyaient plus bien.
Je m'assis au deuxième rang, près de Clara. Laurent était déjà là, impeccable, entouré de deux collaborateurs. Il me salua d'un signe de tête comme si nous étions de simples concurrents. J'eus une brève envie de lui rappeler le bouillon dans mes cheveux. Je me retins. La réunion n'avait pas été organisée pour lui offrir une nouvelle scène.
À la mairie, un agent avait installé des rangées de chaises supplémentaires, mais il restait trop peu de places pour les personnes qui avaient besoin d'espace autour d'elles. Fatou demanda de déplacer quelques sièges et d'ouvrir un passage supplémentaire. On lui répondit d'abord que la salle était conforme. Elle répliqua qu'il ne s'agissait pas d'une question de formulaire, mais d'une femme en déambulateur qui ne pouvait pas rejoindre la sortie. Le responsable vérifia et fit réorganiser le mobilier.
Cette scène, minuscule au regard du projet de démolition, résumait ce qui nous opposait à Laurent. Il savait obtenir une autorisation et imprimer un plan séduisant. Fatou voulait savoir si Mme Chéron pouvait traverser la pièce sans demander à six personnes de se lever. L'un n'excluait pas l'autre, mais le premier ne suffisait jamais.
Avant l'ouverture de la séance, les habitants relurent leurs interventions. Nora hésitait à prendre la parole sur l'indemnité qu'elle avait acceptée en 2009. Elle craignait qu'on utilise sa signature pour affirmer que tous les résidents avaient été satisfaits. Fatou lui proposa de parler uniquement de ce qu'elle voulait rendre public et de laisser ses documents au conseil compétent. Nora finit par écrire trois phrases simples. Elle avait reçu une somme, cette somme avait répondu à un besoin immédiat, et elle n'avait jamais été consultée sur le suivi des travaux promis aux autres.
Je remarquai Laurent près de la maquette. Il vérifiait l'éclairage de son présentoir alors que les habitants cherchaient de l'eau et des places assises. Pendant onze ans, j'avais trouvé admirable sa capacité à se concentrer sur l'objectif. Ce jour-là, je vis aussi ce qu'il ne regardait pas. Je ne souhaitais pas que la séance l'humilie. Je souhaitais seulement qu'elle ne lui laisse plus le monopole du récit.
L'élue chargée de l'urbanisme rappela que la commune n'était pas propriétaire du bâtiment et ne pouvait régler seule le conflit. Elle pouvait examiner les demandes relevant de ses compétences, demander des compléments techniques et coordonner certaines aides au relogement. Laurent présenta sa maquette et répéta que son projet créerait des emplois. Personne ne contesta qu'un chantier en créerait. Plusieurs personnes contestèrent qu'il faille détruire dix-neuf logements pour cela.
Clara projeta les plans comparatifs. Elle expliqua les modifications entre son dessin d'origine et le dossier distribué par Laurent, en indiquant quelles différences étaient établies par les fichiers conservés. Elle évita de prononcer le mot falsification : une expertise informatique indépendante était en cours. Sa voix trembla sur la première phrase, puis se stabilisa quand Mme Girard lui demanda de montrer précisément où se trouvait l'issue secondaire.
« Ici », répondit-elle. « Elle a disparu du dessin de présentation, mais elle existe dans la structure. Il faut déterminer pourquoi elle a été condamnée et ce qu'il en coûterait de la remettre aux normes. »
Puis ce fut le tour de Lucette. Elle parla du mercredi où sa petite-fille avait fait ses premiers pas dans la cour. Elle parla aussi des mois où l'eau coulait sur ses murs et des courriers restés sans réponse.
« Je ne demande pas qu'on garde un bâtiment dangereux pour mes souvenirs », dit-elle. « Je demande qu'on arrête de prétendre qu'il est dangereux sans regarder ce qu'on n'a jamais réparé. »
Un silence respectueux suivit. Laurent tenta de répondre, mais la présidente de séance lui rappela qu'il aurait de nouveau la parole après les intervenants inscrits.
Fatou présenta les demandes de l'association. Elle ne réclamait pas une victoire symbolique. Elle demandait une expertise complète et contradictoire, la transparence sur les travaux antérieurs, un calendrier de relogement pour les logements temporairement inhabitables et la suspension des décisions précipitées sur la démolition. Elle demanda aussi que les documents essentiels soient accessibles aux habitants sous une forme compréhensible.
Adrien parla ensuite. Il reconnut le ton inadapté de la lettre envoyée par Terrasses du Nord et confirma qu'il souhaitait ouvrir une négociation avec une structure de logement solidaire. Laurent se leva brusquement.
« Tu n'as jamais supporté que je dirige l'entreprise ! »
L'élue lui demanda de se rasseoir. Adrien ne répondit pas à l'accusation. Je vis Hélène, au fond de la salle, se cacher le visage derrière ses mains.
La délibération dura plus longtemps que prévu. Le conseil ne pouvait pas attribuer magiquement les Ormes aux habitants, mais la demande de démolition ne fut pas approuvée sur le dossier présenté. Des éléments techniques complémentaires furent exigés avant toute nouvelle décision, et une médiation encadrée devait être proposée aux parties concernées. La ville poursuivrait l'accompagnement des résidents temporairement déplacés.
À la sortie, un journaliste voulut me faire déclarer que Laurent avait perdu. Je répondis : « Ce soir, personne n'a perdu son logement sur la base d'un dossier incomplet. C'est déjà une bonne raison de continuer le travail. »
Fatou entendit ma phrase et sourit. Marcel, lui, resta préoccupé. Il avait remarqué deux hommes dans la foule qui n'avaient cessé de photographier les intervenants. L'un portait une veste d'une entreprise prestataire du groupe Delaunay.
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« Ils avaient peut-être le droit d'être là », dit-il. « Mais pourquoi photographier Lucette lorsqu'elle parlait de sa petite-fille ? »
Je conseillai aux résidents de signaler tout comportement inquiétant sans supposer d'emblée un crime. Nous avions assez de faits pour agir sans inventer les autres. Pourtant, sur le chemin du retour, un bruit sec éclata derrière la librairie. La vitre de la porte arrière venait de se briser.