Chapter 2 - La nuit où personne ne dormit

Dans la voiture, Gabriel me demanda trois fois si je voulais qu'il m'accompagne aux urgences. La première fois, je répondis que nous devions rejoindre Marcel. La deuxième, je lui demandai de rouler plus vite. À la troisième, il arrêta le moteur devant une pharmacie de garde et posa les mains sur le volant.
« Élise, tu as reçu un liquide très chaud sur la tête. Je ne vais pas décider à ta place. Mais si tu t'évanouis aux Ormes, on aura une urgence de plus. »
J'avais toujours détesté qu'on me parle comme à une enfant. Ce soir-là, pourtant, il avait raison. Je téléphonai à Marcel. Il décrocha au quatrième appel, essoufflé.
« Je suis sorti du sous-sol. Je suis chez Fatou. Venez demain. »
« Qui était avec vous ? »
« Pas au téléphone. Et faites soigner votre brûlure. »
Il raccrocha. Je restai un instant avec le combiné contre l'oreille. Gabriel attendait sans toucher à ma main. C'était ce que j'appréciais chez lui depuis le chantier de l'école des Peupliers : il savait aider sans confisquer la décision.
Aux urgences, une infirmière examina ma peau, me posa des questions sur la température du liquide, puis m'invita à raconter ce qui s'était passé. Je n'employai pas le mot accident. Le médecin constata une brûlure superficielle au cou et des irritations au cuir chevelu, me donna des consignes et proposa de faire établir un document médical. J'acceptai. Je pris également des photographies de mes vêtements, avec l'heure visible. La soupe avait séché en plaques orange sur ma manche.
« Vous voulez appeler la police ? » demanda l'infirmière.
« Je veux déposer un signalement. Mais pas avant d'avoir parlé à une personne de confiance. »
« Vous pouvez prendre le temps de décider. Et, si vous rentrez chez vous, assurez-vous de ne pas y être seule. »
Je n'avais aucune intention de rentrer chez Laurent. Gabriel me proposa sa chambre d'amis. Je refusai gentiment : sa maison était trop connue de mon mari. Je téléphonai à ma cousine Salomé, qui tenait une librairie dans le centre de Villebrune. Elle ouvrit avant même que j'aie terminé mon explication.
« Le canapé est déplié. Et je te préviens, je ne ferai pas semblant de trouver ça normal demain. »
Salomé avait grandi avec moi dans la cuisine de notre grand-mère. À quinze ans, elle m'avait recousu une jupe pour un entretien scolaire ; à quarante-trois ans, elle me préparait du thé pendant que je découvrais ce que signifiait dormir ailleurs que chez soi. Je lui racontai le dîner sans chercher à rendre Laurent moins odieux.
« Je n'arrive pas à croire qu'Hélène ait ri », dit-elle.
« Moi non plus. Et pourtant je l'ai entendue. »
Elle consulta le message de Marcel sur mon téléphone. « Ces gens-là comptent sur le fait que tu te disperses. Une agression ici, un immeuble là-bas, et tu finiras épuisée. On va distinguer les deux. »
Je racontai à Salomé ce que je n'avais pas osé raconter à l'infirmière : le bruit du rire d'Hélène me revenait chaque fois que je fermais les yeux. Une part de moi cherchait encore la phrase que j'aurais pu prononcer pour éviter la scène. Salomé m'écouta sans me suggérer de réponse brillante. Elle prépara une seconde tasse, la laissa refroidir, puis s'assit à l'autre bout du canapé pour que je dispose de la place dont j'avais besoin.
« Il t'a demandé de partir de chez toi devant ses amis. Ce n'est pas un mauvais dîner, Élise. »
« Je sais. Je le sais quand je te parle. Dans cinq minutes, je vais peut-être me dire qu'il était stressé. »
« Alors tu me le diras aussi. On n'est pas obligées de se raconter une version courageuse de chaque minute. »
Je pris une douche tiède en suivant les consignes reçues et empruntai un vieux tee-shirt de ma cousine. Le vêtement était trop large et portait encore la trace d'une tache de peinture qu'elle avait faite en repeignant la librairie. J'avais l'habitude de rentrer chez moi pour me changer après un chantier. Cette nuit, même un geste simple, choisir un pantalon, me rappelait que je n'avais plus accès à mon armoire.
Salomé proposa de m'accompagner dans les démarches pour récupérer mes affaires en sécurité. Je répondis que je préférais attendre le conseil de l'avocate. Elle respecta ce délai, puis demanda si je voulais quelques heures sans parler de Laurent. Nous restâmes devant un vieux film dont je ne suivis presque rien. Pourtant, quand je me levai pour préparer le carnet bleu, je n'avais plus l'impression d'être seule dans une maison étrangère.
Nous ouvrîmes deux pages dans mon carnet bleu. Sur la première, j'inscrivis les noms des témoins du dîner, l'heure, les blessures et les messages. Sur l'autre, la situation des Ormes : dix-neuf logements, seize occupés, des loyers modestes, un bail associatif signé autrefois avec la société familiale des Delaunay. Le projet de démolition n'était pas encore autorisé. Laurent avait besoin d'un rapport d'architecte pour convaincre ses partenaires que la réparation coûterait trop cher.
« Et tu es la seule architecte qu'il connaît ? » demanda Salomé.
« Non. Mais je connais chaque mur. Si je signe que la structure est irrécupérable, les résidents perdront la personne qui peut contester son récit avec des mesures. »
Le téléphone sonna. Un numéro masqué. Je laissai la messagerie prendre l'appel. La voix d'Hélène remplit la pièce : « Je suis désolée pour le dîner, Élise. Laurent a des difficultés. Ne détruis pas sa vie pour une soupe. Tu sais ce qu'il risque si tu racontes n'importe quoi. »
Salomé arrêta l'enregistrement. « Tu gardes ça. »
Une heure plus tard, un autre message arriva, cette fois de Vincent, l'associé qui avait baissé les yeux. Il disait avoir appelé les secours lorsqu'il avait compris que je ne pouvais pas sortir. C'était faux : Gabriel était venu parce que je l'avais prévenu avant le repas. Je lui répondis seulement : « Merci d'indiquer précisément ce que vous avez vu, sans inventer ce que vous n'avez pas fait. » Il ne répondit plus.
Au matin, je rejoignis Gabriel et Salomé devant les Ormes. Le bâtiment, avec ses briques pâles et ses volets dépareillés, semblait plus petit que la veille. Fatou nous ouvrit en peignoir bleu.
« Marcel est vivant », dit-elle d'emblée. « Mais il a vu quelque chose qu'il ne sait plus comment nommer. »
Dans sa cuisine, Marcel attendait, un torchon noué autour du poignet. J'aperçus une trace rouge sous le tissu. Gabriel lui demanda la permission de regarder. Il refusa.
« Les hommes de la société sont entrés par le sous-sol », expliqua Marcel. « Ils ont pris les relevés d'humidité. Ils ont vidé l'armoire des plans. Ils ont dit que, si je m'opposais à eux, personne ne me croirait. »
« Vous avez reconnu quelqu'un ? »
Il regarda Gabriel avec une étrange tristesse. « Oui. »
« Qui ? »
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« Votre ancien chef. L'homme qui vous avait promis de ne plus approcher cette maison. »
Gabriel recula d'un pas. Je ne savais pas qu'il avait un ancien chef. Je savais encore moins qu'il connaissait les Ormes avant de me rencontrer.