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Chapter 30 - À table, enfin

Un an après le dîner de la soupe, j'organisai un repas à la Table des Ormes. Pas pour célébrer une vengeance. Pour remercier les personnes qui avaient aidé à garder un endroit habitable et pour accueillir celles qui venaient d'emménager. Chacun avait apporté un plat. Marcel surveillait une salade de tomates comme s'il s'agissait d'un secret industriel. Fatou alignait des carafes d'eau. Salomé avait installé un coin lecture près de la fenêtre, avec des livres qu'on pouvait emporter et rapporter sans remplir trois formulaires.

Je m'étais réveillée tôt dans mon nouvel appartement, à dix minutes à pied de la maison. Il n'était pas grand, mais la serrure fonctionnait, les murs étaient clairs et je choisissais où poser mes chaussures. Après des mois de procédure, la séparation était devenue définitive. Les démarches concernant Laurent suivaient leur cours selon leur propre calendrier ; je n'attendais plus qu'elles m'autorisent à être heureuse.

Ma mère était venue de Bretagne la veille. Elle observait les chaises avec une attention qui me rappelait mes premières maquettes en carton. Quand je lui demandai si elle trouvait la salle réussie, elle répondit : « J'aime surtout que tu ne sois pas obligée de t'y asseoir si tu as envie de rentrer te reposer. »

Je ris. Elle avait raison. Même une bonne cause peut devenir un piège si l'on s'interdit d'en sortir.

Gabriel arriva avec un bouquet de fleurs cueillies dans son jardin et une boîte contenant les petites charnières promises à Clara. Il posa d'abord la boîte sur la table, puis me demanda s'il pouvait m'embrasser. Je lui tendis la joue. Nous avions appris à aller doucement. Il passait certaines soirées chez moi ; d'autres, il travaillait tard dans son atelier. Nous ne transformions pas chaque absence en preuve de désamour.

« Tu as l'air heureuse », dit-il.

« Je le suis. Et je suis aussi un peu nerveuse. »

« Les deux sont autorisés. »

Lucette nous interrompit pour annoncer que son gâteau penchait dangereusement. Gabriel proposa de le soutenir avec une assiette. « Tu vois, dit-il, je suis surtout utile pour les questions structurelles. » Elle lui fit promettre de ne jamais exercer comme pâtissier.

Avant de nous mettre à table, nous avions demandé aux nouveaux habitants s'ils souhaitaient dire quelques mots. La plupart préférèrent simplement manger. Une jeune femme raconta cependant qu'elle avait déménagé trois fois en deux ans avec son fils et qu'elle espérait pouvoir enfin lui dire où il irait à l'école à la rentrée suivante. Personne ne la poussa à raconter ses difficultés plus en détail. Fatou lui indiqua les personnes à contacter pour les questions administratives et lui demanda si son enfant aimait dessiner. Le garçon répondit qu'il préférait les trains. Marcel lui promit une place près de la fenêtre pour regarder ceux qui passaient au loin.

À midi, Fatou appela tout le monde. Les places n'étaient pas attribuées. Les résidents qui avaient quitté définitivement les Ormes étaient également invités ; plusieurs avaient fait le déplacement. Nora s'assit près de Marcel. Ils se disputèrent gentiment sur la date de leur première assemblée en 2009, puis rirent de ne plus être d'accord. Adrien arriva un peu tard, sans annoncer son entrée. Il déposa une tarte achetée chez le boulanger et demanda où il pouvait aider. Fatou lui confia la corvée des verres.

Hélène avait reçu une invitation séparée, proposée et acceptée après discussion par les représentants de l'association. Elle entra avec prudence et s'assit au bout de la table. Certaines personnes lui parlèrent ; d'autres non. Elle ne tenta pas d'acheter une place au centre. Je la saluai sans embrassade. Les démarches liées au fonds de réparation continuaient dans le cadre prévu. Je n'avais pas besoin de décider aujourd'hui ce que je ressentirais dans dix ans.

Lorsque tout le monde fut servi, Marcel se leva. Il n'avait préparé aucun discours. Il avait simplement apporté une vieille photographie prise devant les Ormes, avant que le jardin soit entièrement pavé. On y voyait Madeleine tenant un arrosoir, Fatou plus jeune et un enfant dont personne ne reconnaissait le visage.

« Je voudrais qu'on garde une place pour les gens qui ne peuvent pas venir », dit-il. « Pas une place vide à chaque repas, sinon on ne pourra plus recevoir personne. Mais une façon de se souvenir qu'on a construit cette maison avec eux. »

Fatou proposa d'accrocher la photographie près de l'entrée, à hauteur de regard et non trop haut comme dans les musées. Les habitants approuvèrent. Gabriel regarda longtemps le visage de son père sur la plaque de l'autre mur. Puis il revint s'asseoir et demanda à Salomé de lui passer le pain.

Je pensai à la femme qui, un an auparavant, avait tamponné ses yeux avec une serviette sous le rire d'Hélène. Je n'avais pas besoin de la mépriser pour être devenue quelqu'un d'autre. Elle avait fait ce qu'elle pouvait pour tenir debout. Puis elle avait demandé de l'aide. Ce n'était pas une honte ; c'était le début d'une vie plus honnête.

Clara se leva pour remercier les habitants de lui avoir confié le dessin du jardin. Elle annonça qu'elle ouvrirait bientôt son propre petit cabinet, spécialisé dans l'adaptation des logements. Elle travaillerait encore avec moi sur certains projets, mais elle avait envie d'apprendre à choisir les siens. J'applaudis plus fort que tout le monde. Son départ partiel n'était pas un abandon. C'était une bonne nouvelle.

À la fin du repas, je portai les assiettes à la cuisine. Gabriel me rejoignit avec un torchon et me demanda si je voulais qu'il essuie. Nous travaillâmes côte à côte en écoutant les voix de la salle voisine. Une dispute amicale éclata au sujet d'une recette de sauce. Quelqu'un renversa un verre d'eau. Personne ne cria. On apporta une éponge, on rit et on continua à manger.

Gabriel posa une assiette propre sur l'étagère. « Tu te rends compte ? On a passé un an à remettre des portes en état pour finir par laver de la vaisselle. »

« C'était exactement le but », répondis-je.

Lorsque les invités partirent, Fatou me remit un jeu de clés de la salle commune pour les visites techniques. Je les pris, puis lui demandai où les rendre après la prochaine réunion. Elle me montra un petit panneau, près de l'entrée, où plusieurs noms figuraient déjà.

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Au-dessus, une phrase de Madeleine avait été gravée dans le bois : « Une maison n'est vraiment à nous que lorsque chacun peut y entrer et en sortir librement. »

Je sortis dans la cour. Le soir descendait doucement sur les tilleuls. Derrière moi, on fermait les fenêtres sans verrouiller les voix. Gabriel me rejoignit, sans me presser. Je lui pris la main et nous rentrâmes chez nous, chacun libre de dire où il voulait aller.

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