Chapter 4 - La photographie qui avait vieilli

Jeanne avait posé la photographie sur le rebord d'une fenêtre. Gabriel la regardait comme on regarde une maison qu'on a connue enfant et dont il ne resterait que le portail. La date, écrite au crayon, était 1978. Il avait six ans. L'homme qui le portait sur les épaules avait cette même façon de froncer les sourcils, comme si la lumière du soleil lui faisait toujours un peu mal.
« Henri Marchand », dit Jeanne. « Il travaillait ici avant que la famille Delaunay n'achète le terrain. »
Gabriel prit la photo, puis la lui rendit. « Mon père est mort dans l'incendie de l'atelier des Forges, en 1984. Il y avait un cercueil. J'ai marché derrière. »
« Un cercueil fermé », répondit Jeanne. « Je ne vous demande pas de croire une inconnue. Je vous demande de regarder ce qu'il a laissé. »
Elle sortit de son sac un carnet d'entretien, deux enveloppes et un petit dictaphone dont le plastique avait jauni. J'eus envie de me précipiter sur ces objets, de tout apprendre en cinq minutes. Je me retins. Gabriel venait de recevoir une phrase qui déplaçait toute son enfance. Je lui demandai s'il voulait que nous quittions la pièce.
« Non. Ce sont aussi les Ormes. Je reste. »
La chambre douze n'avait rien du repaire mystérieux que j'avais imaginé. Une chaise bancale, une armoire, une table où s'empilaient des cahiers. Jeanne nous expliqua qu'elle avait travaillé, autrefois, comme secrétaire dans l'entreprise qui possédait l'atelier des Forges. Elle avait connu Henri, puis Madeleine. Après l'incendie, Henri avait été conduit dans une clinique sous un autre nom, gravement blessé et terrifié par les menaces reçues avant le sinistre. Jeanne lui avait apporté des vêtements. Elle était certaine de l'avoir vu vivant plusieurs mois après la date de son enterrement.
« Pourquoi ne pas avoir prévenu sa famille ? » demandai-je.
« Je lui ai demandé. Il refusait. Il disait que quelqu'un avait déjà menacé sa femme et son fils. J'avais vingt ans. J'ai cru qu'obéir le protégerait. »
Gabriel fixa la table. « Ma mère a attendu son retour jusqu'à sa propre mort. »
Jeanne baissa la tête. Cette culpabilité avait traversé des décennies pour venir s'asseoir avec nous. Elle n'offrit pas d'excuse facile.
Je dépliai le carnet. Les premières pages parlaient de chaudières, de sorties de secours et de fissures dans les murs. Des dessins précis occupaient les marges. L'un représentait les Ormes avant la transformation des chambres en appartements. Au sous-sol, un passage reliait l'immeuble à une ancienne remise. Sur mes plans récents, ce passage n'existait plus.
« Voilà pourquoi ils ont pris mes relevés », murmura Marcel. « Ils veulent prouver que les fondations sont pourries sans montrer où passent les anciennes canalisations. »
Étienne, que j'avais consulté brièvement par téléphone, m'avait posé une question embarrassante : avais-je vérifié moi-même la totalité des sondages que mon rapport citait ? Je lui avais répondu non. Certains prélèvements avaient été confiés à un laboratoire et des accès restaient condamnés. Il m'avait alors conseillé de ne pas opposer une conviction morale à une hypothèse technique. Si je voulais défendre les Ormes, je devais examiner ce qui pouvait donner raison à Laurent autant que ce qui le contredisait.
Cette exigence me renvoya à mes premières années d'architecte. Madeleine m'avait un jour demandé de reprendre un escalier dont j'étais fière. Je m'étais vexée : les marches étaient belles, le dessin élégant. Elle avait invité une femme en fauteuil roulant à visiter la maquette. En deux minutes, mon bel escalier était devenu ce qu'il avait toujours été : une solution pour certains, un obstacle pour d'autres. Madeleine ne m'avait pas humiliée. Elle m'avait donné l'occasion de comprendre pourquoi les dessins ne suffisaient jamais.
Je racontai cette histoire à Clara lorsqu'elle m'appela pour savoir si elle devait continuer à classer nos mesures. Elle me répondit qu'elle avait repéré une différence entre les épaisseurs de murs figurant dans le dossier interne et celles présentées aux investisseurs.
« Tu es sûre ? »
« Des chiffres, oui. De leur signification, non. Je voudrais revenir vérifier les relevés sur place. »
« Alors n'écris pas encore que quelqu'un a menti. Écris quelles mesures ne coïncident pas, par qui elles ont été prises et comment on pourrait les reproduire. »
J'entendis le sourire dans sa voix. « Madeleine vous aurait dit exactement la même chose. »
Je ne savais pas si ma mentore aurait approuvé mes choix récents. Je savais seulement qu'elle aurait détesté que je la cite pour échapper à une vérification. Cette pensée me donna le courage d'ouvrir le carnet d'entretien au lieu de sauter directement à la dernière page.
Je repensai à la note que Laurent voulait me faire signer. Elle concluait à une réhabilitation impossible à cause d'humidité structurelle. Les mesures que j'avais effectuées racontaient autre chose : des infiltrations localisées, certes coûteuses à traiter, mais pas la condamnation d'un bâtiment entier. Quelqu'un avait besoin que nous ignorions le sous-sol.
Jeanne pointa une autre page, portant une date de 2009. « Madeleine a refusé que Bréchet condamne l'escalier intérieur pendant l'évacuation. Elle savait qu'un passage restait praticable. Il l'a fait quand même, en disant suivre une consigne de sécurité. Elle a passé toute la nuit bloquée dans sa chambre. »
« C'est ce que j'ai découvert après », dit Gabriel. « J'étais dans l'équipe extérieure. Je n'ai jamais accepté qu'on puisse laisser une personne sans confirmer sa sortie. »
Jeanne le dévisagea. « Elle vous a cru. C'est pour cela qu'elle m'a demandé de vous retrouver. »
Mon téléphone vibra. Un message de Laurent : « Reviens chercher tes affaires avant midi. Après, je change les serrures. Et dis à ton ami qu'il regrettera son coup. » Je le montrai à Salomé, arrivée avec un paquet de viennoiseries. Elle le conserva avec le reste des échanges.
« Avant toute autre chose, on organise les habitants », dit-elle. « Des personnes en danger ne devraient pas attendre que nous comprenions une histoire de famille vieille de quarante ans. »
Elle avait raison. Nous dressâmes la liste des issues, vérifiâmes les détecteurs avec le gardien et demandâmes un contrôle indépendant. Jeanne accepta que nous photographiions les pages, mais refusa de laisser sortir les originaux sans inventaire. J'en respectai la prudence. Les papiers avaient survécu à trop de mains impatientes.
Quand nous quittâmes la chambre douze, Gabriel marcha à côté de moi sans prononcer un mot. Dans la cour, il s'arrêta devant les tilleuls.
« Si mon père vivait, il m'a laissé grandir en pensant qu'il m'avait abandonné par la mort. C'est presque pire. »
« Tu as le droit de lui en vouloir, même si nous découvrons qu'il avait peur. »
May you like
Il hocha la tête. « Et toi, tu as le droit de ne pas me servir de consolation. Aujourd'hui, on a du travail. »
À l'autre bout de la cour, deux hommes photographiaient les fenêtres depuis une camionnette grise. Dès qu'ils nous virent, ils remontèrent. Je reconnus le logo peint sous une couche de poussière : celui d'une filiale de Delaunay Développement. Ils n'étaient pas venus observer les arbres.