Chapter 21 - La pierre dans la librairie

Salomé était seule lorsque la vitre céda. Elle classait des commandes derrière le comptoir et crut d'abord qu'une caisse venait de tomber. Quand elle comprit, elle se baissa instinctivement derrière la table. Un morceau de verre avait entaillé le dos d'un livre, mais personne n'était blessé. Elle appela les services compétents, puis moi. Je la rejoignis avec Gabriel, qui attendit dehors pour laisser les intervenants travailler.
Une pierre gisait sur le carrelage. Autour, des éclats brillants couvraient des recueils de poésie. Salomé regarda le livre abîmé et eut un rire nerveux.
« J'avais passé l'après-midi à expliquer à un client qu'un roman pouvait lui changer la vie. Voilà qu'une pierre s'en charge. »
Je lui demandai si elle voulait venir dormir ailleurs. Elle refusa d'abord, puis accepta de passer la nuit chez une amie pendant que la porte serait sécurisée. Nous photographiâmes les dégâts et conservâmes les éléments utiles. J'avais envie d'appeler Laurent et de l'accuser. Je ne le fis pas. La pierre ne portait pas son nom.
Salomé décida de dresser un inventaire des ouvrages endommagés avant de nettoyer la salle. Elle savait exactement quels livres avaient été mouillés ou traversés par des éclats, parce qu'elle les avait rangés elle-même la veille. Un policier lui expliqua ce qu'il fallait conserver pour les constatations et ce qu'elle pourrait remettre en ordre ensuite. Elle prit des notes avec son vieux crayon à papier, celui dont elle se servait pour les recommandations de lecture.
« Je déteste qu'on touche à mes livres », murmura-t-elle lorsque nous fûmes seules. « Mais je déteste encore plus l'idée que quelqu'un veuille me dicter qui j'ai le droit de recevoir ici. »
Je l'aidai à déplacer les ouvrages hors de la zone abîmée. Au milieu d'une pile, nous trouvâmes un exemplaire du premier roman qu'elle m'avait offert lorsque j'avais ouvert mon agence. Une page portait une dédicace : « Pour les maisons qu'on choisit et celles qu'on apprend à quitter. » Je n'avais jamais prêté attention à cette phrase. Salomé me demanda de garder le livre quelques jours. « Il n'est pas cassé. Il est simplement un peu cabossé, comme nous. »
Nous appelâmes le propriétaire de la librairie pour organiser la réparation sans perdre les informations nécessaires à l'enquête. Il proposa une solution provisoire et un remplacement de la vitre après constat. Salomé insista pour que la nouvelle porte conserve l'accès facile aux poussettes. Elle n'était pas prête à céder cette petite victoire de l'aménagement parce qu'une personne avait lancé une pierre.
Un groupe de lecteurs arriva pour demander si la rencontre du samedi aurait lieu. Salomé leur dit oui, dans un local prêté, à condition qu'ils ne viennent pas par simple curiosité pour le vandalisme. Une femme lui répondit qu'elle était surtout venue récupérer le livre réservé pour son père. Salomé fouilla une caisse, trouva le roman et le lui tendit. Pendant une seconde, son visage redevint celui d'une libraire occupée par un client ordinaire. Ce fut le moment où je compris le mieux ce que l'intimidation cherchait à lui prendre.
La police recueillit les premiers témoignages. Une voisine avait vu une silhouette courir, mais n'avait distingué ni visage ni véhicule. La caméra d'une boutique voisine donnait sur une partie de la rue. Son propriétaire accepta de remettre les images aux enquêteurs. Je ne lui demandai pas de me les envoyer sur mon téléphone ; je savais déjà ce qu'une vidéo incomplète pouvait provoquer.
Au petit matin, Salomé découvrit un message anonyme dans la boîte aux lettres de la librairie : « Les Ormes coûteront plus cher que quelques vitres. » Elle le remit sans le manipuler inutilement. La menace était explicite. Son auteur ne l'était pas.
Gabriel proposa d'aider à poser un panneau provisoire sur la porte, avec l'accord du propriétaire et en suivant les recommandations reçues. Il travailla une heure, mesura deux fois et refusa que Salomé le paie autrement qu'en café. Quand il eut terminé, elle observa le panneau.
« Ce n'est pas très beau. »
« C'est provisoire. Le beau viendra quand vous aurez choisi la nouvelle vitre. »
Cette phrase me fit sourire : une réparation digne n'était pas toujours spectaculaire. Elle consistait parfois à rendre une porte utilisable pour la journée suivante.
La menace eut un effet que son auteur n'avait peut-être pas prévu. Des voisins vinrent proposer leur aide. Un commerçant prêta un local pour une lecture prévue le samedi. Des lecteurs offrirent de racheter les livres abîmés. Salomé refusa d'en faire une collecte pour elle seule et suggéra que ceux qui le souhaitaient soutiennent aussi le fonds transparent de réparation des Ormes, une fois celui-ci mis en place.
Le soir, Laurent m'envoya un message : « J'ai appris pour la librairie. Je n'y suis pour rien. » Il avait peut-être dit vrai. Il savait peut-être plus qu'il ne disait. Je ne répondis pas. Maître Perrin conserva le message et me recommanda de ne pas multiplier les échanges directs.
Trois jours plus tard, les enquêteurs identifièrent un homme sur plusieurs images de rue. Il avait travaillé ponctuellement pour une entreprise de communication liée à un prestataire de Delaunay Développement. Cela ne prouvait pas que Laurent lui avait demandé de casser la vitre. Une enquête devait déterminer les circonstances et les éventuels commanditaires. Je transmis l'information à Salomé sans annoncer une conclusion prématurée.
Elle me fixa. « Tu te rends compte que je commence à regarder derrière moi en fermant la boutique ? »
« Oui. Et je suis désolée que mon histoire arrive jusque chez toi. »
« Ce n'est pas ton agression qui a cassé ma vitre. C'est une personne qui a choisi de lancer une pierre. Ne lui donne pas en plus le plaisir de te rendre responsable. »
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Je la pris dans mes bras. Elle sentait le papier, la colle et le café froid. Nous restâmes ainsi jusqu'à ce qu'elle se dégage pour me rappeler de manger.
Le lendemain, une lettre officielle arriva à l'association. Le cabinet qui avait proposé l'indemnisation annonçait retirer son offre tant que les résidents ne cessaient pas leurs déclarations publiques. Fatou lut la phrase, posa la feuille et déclara : « Au moins, maintenant, les conditions sont écrites. »