Chapter 10 - Le nom de mon frère

Quand Gabriel est arrivé, j'avais étalé le relevé sur la table de la cuisine avec deux tasses vides. Alma était chez Inès pour la soirée; je lui avais dit que je parlerais d'abord à mon frère avant de tirer des conclusions. J'avais moi-même conseillé aux autres de distinguer les preuves des hypothèses. Cette fois, le nom de Gabriel au bas d'un versement me donnait envie d'oublier toutes mes précautions. Il a enlevé sa veste, a vu le papier et s'est arrêté. « D'où ça vient ? » « Je ne sais pas. Tu as reçu de l'argent le jour où maman est morte ? » Il s'est assis lentement. « Oui. » Le mot a rempli la pièce. Je me suis levée pour ouvrir la fenêtre, bien qu'il ne fasse pas chaud. Je craignais de prononcer une accusation que je ne pourrais plus retirer.
Gabriel m'a expliqué que notre mère lui avait demandé d'acheter du matériel de sécurité pour l'Aurore. Son entreprise disposait de remises auprès de fournisseurs et elle voulait remplacer des portes coupe-feu avant de rouvrir la grande salle. Il avait reçu une somme d'une fondation liée au cinéma, puis commandé les équipements. Les livraisons avaient été interrompues par le décès de notre mère et les négociations de vente. Il conservait les devis, les courriels et la preuve du remboursement de la partie inutilisée. « Pourquoi ne m'avoir rien dit ? » ai-je demandé. Il a frotté sa barbe. « Parce que tu gérais son hospitalisation et que tu étais déjà épuisée. Après, Marc a affirmé qu'il réglerait les factures. J'aurais dû demander les comptes. » Je n'ai pas crié. Le soulagement se mélangeait à l'amertume de découvrir qu'on m'avait encore protégée en me laissant dans le noir.
Il a ouvert son sac et sorti un dossier usé. Les commandes existaient; deux avaient été livrées, une troisième annulée. Le versement portait bien le nom de la Fondation des Traversées, mais le compte émetteur était différent de celui figurant sur le relevé anonyme. Nous ne pouvions pas rapprocher les deux opérations sans vérifier les références bancaires. Gabriel a accepté que l'avocate examine les pièces et que l'organisme confirme leur origine. « Tu crois que je t'ai volée ? » m'a-t-il demandé. J'ai mis du temps à répondre. « J'ai eu peur de le croire. C'est différent, mais ça doit faire mal quand même. » Il a acquiescé. Dans notre enfance, il était celui qui réparait le vélo, rentrait les courses et mentait à notre mère pour lui cacher ses mauvaises notes. Il savait protéger; il savait aussi garder trop de secrets.
Nous avons marché jusqu'à l'Aurore, dont l'enseigne éteinte reflétait les phares des voitures. Gabriel m'a raconté qu'il avait accepté le travail de sécurité en partie pour retrouver une relation avec notre mère. Ils s'étaient brouillés lorsque Marc était entré dans la gestion du cinéma. Gabriel pensait qu'un promoteur finirait par acheter le bâtiment à bas prix; ma mère croyait qu'une aide financière extérieure pouvait permettre de le garder. « Je voulais lui prouver que j'avais raison », a-t-il reconnu. « Au lieu de l'aider à lire les contrats. » Je me suis souvenu de leurs repas silencieux, des portes fermées un peu trop fort, de mon habitude de les réconcilier sans chercher la cause. Une famille peut cacher ses vrais désaccords sous le mot amour pendant des années.
Devant la façade, Lucien avait accroché une affiche: RÉUNION DES USAGERS — VENEZ PARLER DE L'AVENIR DE L'AURORE. Il nous a annoncé que quarante personnes s'étaient inscrites. « On ne pourra pas toutes les asseoir chez Farida », a-t-il dit. Nous avons demandé une salle à la maison de quartier. Alma, jointe par téléphone, s'est proposée pour présenter les plans avec son groupe. Gabriel a accepté de répondre uniquement aux questions techniques pour lesquelles il disposait des compétences nécessaires. « Pas de discours sur le bâtiment miraculeusement sauvé », a-t-il précisé. Lucien a soupiré. « Vous êtes tous devenus d'un sérieux. » « On essaie de ne pas promettre des fauteuils à des gens qui risquent de passer à travers le plancher », a répondu Gabriel. J'ai ri, puis je lui ai demandé pardon pour ma méfiance précipitée.
Le samedi, l'avocate nous a appris que la Fondation des Traversées avait modifié sa gouvernance moins de deux ans auparavant. Son nouveau trésorier travaillait pour le consortium de Marc. Des flux financiers croisés existaient entre la fondation, Lisière Développement et une société de communication. Il fallait toutefois comprendre les contrats réels avant de conclure à un détournement. Nous avons transmis les informations aux personnes compétentes et contacté le conseil de la fondation pour demander des comptes. Certains administrateurs paraissaient sincèrement surpris; d'autres ont renvoyé à un audit en cours. Ma mère avait été bénévole de cette fondation, pas sa propriétaire. La découverte me faisait mal parce qu'elle menaçait les ateliers gratuits que j'avais vus aider des adolescents timides à prendre la parole derrière une caméra.
Sami a finalement accepté l'aide d'une permanence de défense des salariés. Son dossier à l'hôtel avançait lentement, mais il avait obtenu une confirmation écrite que son témoignage pouvait être donné sans qu'on lui impose de modifier ses souvenirs. Je lui ai envoyé un message de remerciement; il m'a répondu par la photographie d'un gâteau qu'il avait préparé pour sa sœur, reçue à son examen. « Elle veut devenir infirmière », a-t-il écrit. J'ai été frappée par le contraste entre nos dossiers financiers et cette image simple d'une famille qui fêtait une réussite. Je lui ai demandé la permission de lui souhaiter bonne chance. Il a répondu qu'elle avait souri en lisant mon message. Pour une journée, la vie a cessé de se limiter à l'Aurore et à la vengeance.
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Le soir, Alma est rentrée de Lyon avec une mauvaise nouvelle. Une ancienne camarade de son école lui avait montré une brochure du consortium: on y présentait ses esquisses de réhabilitation comme preuve que les jeunes architectes soutenaient la transformation commerciale. Son nom figurait sous deux dessins, mais pas sous les autres. « Il a mélangé mes plans avec les leurs », a-t-elle dit. « On va croire que j'ai travaillé pour lui. » Elle avait déjà écrit au service de communication pour demander le retrait des documents et la correction de toute attribution inexacte. Je lui ai demandé si elle souhaitait que l'avocate intervienne. « Oui, pour les droits sur mes dessins. Mais je veux aussi répondre publiquement sur ce que je propose vraiment. » Pour la première fois, elle parlait comme une architecte, pas comme une héritière prise au piège.
Avant de dormir, Gabriel m'a envoyé une photographie d'une facture de porte coupe-feu. Sur la marge, notre mère avait griffonné: « Penser aussi à la petite salle. Élise aimait y lire les sous-titres avec moi. » J'ai gardé l'image ouverte longtemps. Puis mon téléphone a sonné. C'était un administrateur de la fondation que je connaissais depuis vingt ans. « Élise, j'ai retrouvé les procès-verbaux du jour où ta mère a demandé un audit. Marc s'est opposé à ce qu'on les communique. » J'ai demandé pourquoi. L'homme a hésité. « Parce qu'elle avait découvert un contrat qui ne concernait ni la toiture ni le cinéma. Il concernait une société créée au nom d'Alma quand elle était mineure. »