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Chapter 19 - Les images de ma mère

Les droits de projection d'archives familiales: la formule paraissait administrative, presque ennuyeuse. Elle m'a pourtant empêchée de dormir. Ma mère avait rassemblé pendant des décennies des films amateurs du quartier: les premières fêtes de rue, une manifestation pour sauver l'école, le mariage de Farida, les témoignages d'ouvriers qui racontaient les usines disparues. Elle demandait toujours aux familles leur accord avant une séance publique et conservait les originaux dans des boîtes protégées de l'humidité. Ces films n'appartenaient pas tous à l'Aurore. Certains avaient été confiés pour une projection unique; d'autres étaient prêtés tant qu'une personne de la famille pouvait les récupérer. J'ai compris que la ligne du contrat ne concernait pas seulement des objets qu'on pouvait compter sur un inventaire.

Lucien a retrouvé l'annexe de programmation dont l'intitulé avait été repris dans les documents de vente. Elle décrivait un catalogue de plusieurs centaines de séquences, mais mélangeait des œuvres dont le cinéma possédait certains droits avec des films pour lesquels l'association n'avait qu'une autorisation limitée. L'entreprise acheteuse comptait utiliser ces images dans un espace immersif de la future galerie commerciale. « Ils veulent vendre les souvenirs des gens avec les fauteuils », a dit Lucien. Alma lui a répondu: « On ne peut pas dire ça pour chaque film. Certains ayants droit voudront peut-être participer. Il faut leur demander. » J'ai été fière de sa précision. Nous avons établi une liste de contacts à partir des autorisations conservées, en nous abstenant de publier des images personnelles pour créer de l'indignation. Ma mère avait gagné la confiance du quartier une famille après l'autre. Nous ne la protégerions pas en disposant de leurs souvenirs à sa place.

Farida a reconnu immédiatement un film mentionné dans le catalogue: son mariage, célébré dans la cour de la boulangerie. Elle a éclaté de rire en voyant la photographie de la jaquette. « Mon premier mari portait un costume rose. Tu imagines ça dans une boutique de luxe ? » Puis elle s'est assombrie. « J'avais prêté le film à ta mère pour une projection, parce que ma belle-mère venait de mourir et qu'on voulait revoir son visage. Je n'ai jamais autorisé une vente. » Elle a retrouvé sa copie de l'autorisation, annotée de la main de ma mère. Nous avons transmis la pièce aux personnes chargées du dossier. D'autres familles ont répondu, certaines furieuses, d'autres curieuses de savoir ce qu'on leur proposait. Une vieille dame voulait surtout récupérer une bobine abîmée qu'elle croyait perdue. Je lui ai promis de rechercher l'objet, pas de régler ses souvenirs par un procès.

Marc a affirmé que les contrats prévoyaient seulement une licence d'exploitation des archives pour valoriser l'Aurore. Il a souligné que le catalogue n'était pas destiné à être diffusé sans vérification des droits. L'argument pouvait être pertinent pour certains films; il ne réglait pas la question des autorisations manquantes. Son cabinet a proposé de retirer provisoirement les archives contestées du projet. Jean Vial a répondu que la fondation demanderait un inventaire indépendant et contacterait les déposants. Pendant ce temps, Alma a intégré au plan de la petite salle un espace de consultation à accès contrôlé, où les familles pourraient venir regarder leurs films sans devoir les céder. « On peut faire quelque chose de beau avec les images », a-t-elle dit. « Mais il faut commencer par demander à qui elles sont. »

Une ancienne documentaliste est venue nous aider. Elle s'appelait Irène, avait soixante-dix-sept ans et portait des lunettes suspendues à une chaîne dont elle perdait régulièrement l'extrémité. Elle connaissait les formats anciens et les précautions nécessaires à leur conservation. « Votre mère n'avait pas tout bien classé », m'a-t-elle dit en ouvrant une boîte. « Mais elle écrivait pourquoi les gens lui confiaient les films. Cela vaut plus que des numéros. » Nous avons passé une journée à retrouver des fiches où figuraient des consignes touchantes: « Ne pas montrer la séquence du baptême, la famille préfère garder cela privé »; « Faire une copie pour M. Lopes, l'original lui appartient ». Je me suis surprise à parler à ma mère comme si elle allait répondre derrière l'étagère. Irène a fait semblant de ne pas entendre, ce dont je lui ai été reconnaissante.

Dans une boîte sans étiquette, nous avons trouvé un film consacré à la création de la Fondation des Traversées. Ma mère y interrogeait des adolescents sur les premiers ateliers. Marc apparaissait à l'image, plus jeune, offrant une caméra à un groupe. Il était souriant, sincèrement intéressé. Je l'ai regardé monter un trépied en plaisantant avec des enfants. « Il n'a pas toujours fait semblant », ai-je murmuré. Irène a répondu: « Les gens peuvent faire de bonnes choses et en abîmer d'autres ensuite. Ne confondez pas l'histoire avec un verdict. » Je lui ai demandé si nous pouvions conserver une copie pour notre famille. Elle a rappelé que les personnes filmées devaient être consultées avant toute nouvelle diffusion. J'ai accepté. La vérité d'une image n'autorise pas automatiquement son utilisation.

Pendant que nous triions les archives, Gabriel a retrouvé un ancien bail de l'appartement situé au-dessus de la petite salle. Il était occupé par une association d'accueil de jeunes majeurs jusqu'à trois ans auparavant. Sa fermeture avait été présentée comme une conséquence de travaux nécessaires. L'association affirmait pourtant avoir proposé de financer des réparations. Son ancienne directrice a accepté de nous rencontrer. Elle se souvenait d'une offre de relogement faite par Marc, puis retirée au dernier moment. « Nous avons perdu huit chambres », a-t-elle dit. « Les jeunes ont été dispersés dans d'autres structures. » Ce récit ne constituait pas une preuve d'intention frauduleuse. Il montrait que nos décisions autour d'un bâtiment avaient depuis longtemps des effets sur des personnes que les héritiers oubliaient parfois de consulter.

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Alma a demandé à intégrer une étude de logements de passage dans son projet, mais Claire Duhamel l'a mise en garde contre le désir de tout réparer d'un seul coup. « Un cinéma, une bibliothèque, des ateliers, des chambres, une cuisine: vous aurez besoin d'une équipe, pas d'une héroïne. » Ma fille a ri. Elle a choisi de garder l'idée des chambres comme option future, conditionnée à des études sérieuses. Le groupe de travail a recentré sa première étape sur une petite salle accessible, un espace d'archives avec autorisations et une activité suffisamment stable pour payer les charges. Je voyais se dessiner un projet moins parfait que le rêve de ma mère, mais capable d'accueillir des vies réelles. C'était peut-être ainsi que l'on honorait quelqu'un: en laissant son idée respirer sans exiger qu'elle reste inchangée.

Le soir, Irène m'a montré une enveloppe glissée dans la boîte du film sur la fondation. Elle portait l'écriture de ma mère: « À ouvrir si l'on parle de vendre les images. » Je l'ai ouverte en présence d'Alma et de Lucien. La lettre disait que ma mère avait confié les bobines à l'Aurore à condition qu'aucun transfert commercial ne soit décidé sans retrouver chaque famille. Elle ajoutait qu'elle avait donné à Marc une liste des autorisations pour préparer un dossier de subvention. En bas figurait une phrase dont je ne comprenais pas la portée: « Il m'a promis de garder la copie rouge séparée. » J'ai regardé Lucien. Il est devenu pâle. « La copie rouge », a-t-il dit, « c'est celle que j'ai remise au coursier de Marc la semaine dernière. »

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