Chapter 11 - Une société au prénom d'Alma

L'administrateur de la fondation s'appelait Jean Vial. Il tenait autrefois les séances de cinéma en plein air, avec une écharpe rouge même au mois de juin. Je l'ai retrouvé dans un café de la rue de Charonne, accompagné de la nouvelle présidente de l'association. Ils avaient consulté les procès-verbaux anciens après notre demande de transparence. Jean a posé sur la table une copie de l'acte de création d'une petite société nommée Alma Patrimoine. La date remontait à quatre ans, alors que ma fille n'avait que quinze ans. Le document mentionnait Marc comme administrateur et une participation attribuée à Alma par l'intermédiaire d'une structure familiale. « Cela ne signifie pas qu'elle dirigeait quoi que ce soit », a précisé la présidente. « Mais son nom a servi dans des opérations qu'elle doit connaître. » J'ai regardé la première page sans trouver de mot assez calme pour répondre.
Jean a expliqué que ma mère avait découvert l'existence d'Alma Patrimoine en examinant les partenaires financiers de la fondation. Elle avait demandé des précisions à Marc; il lui avait parlé d'un véhicule destiné à préserver les intérêts futurs de sa petite-fille. « Ta mère ne s'opposait pas à toute construction financière », a dit Jean. « Elle exigeait simplement de voir les comptes et de savoir qui décidait. » Le conseil de la fondation avait demandé un audit indépendant, repoussé à plusieurs reprises. Puis ma mère était tombée malade. Après sa mort, Marc avait fait adopter un nouveau calendrier d'investissement. Jean a baissé la voix: « Nous avons laissé filer les choses parce que nous pensions qu'un professionnel saurait mieux que nous. » Je lui ai répondu que cette confiance avait un prix pour tous, mais que nous devions désormais établir les faits sans chercher un seul coupable commode.
Alma a rejoint la réunion après son cours. Elle portait un grand manteau vert et des baskets couvertes de peinture provenant de son atelier de maquettes. Je lui ai laissé lire les documents en premier. Son silence a duré si longtemps que le garçon du café est venu demander si nous souhaitions autre chose. « J'avais quinze ans », a-t-elle dit enfin. « Papa m'a fait signer une carte pour l'anniversaire de Mamie et m'a demandé mon ancien carnet de signatures pour un projet de famille. » Elle se rappelait aussi une séance chez un conseiller où on lui avait demandé de prendre une photographie de sa pièce d'identité. « Il a dit qu'on préparait un compte pour mes études. » Je me suis souvenu de l'entretien; j'étais retenue à l'atelier par une livraison urgente. J'avais trouvé admirable que Marc pense à l'avenir de notre fille. Aujourd'hui, le souvenir avait le goût d'une porte fermée.
Nous avons demandé les statuts, les comptes et les actes associés à cette société par les voies prévues, avec l'aide de l'avocate. Alma a signé elle-même la demande. « Je veux qu'on me réponde directement », a-t-elle répété. Jean lui a proposé de lui expliquer les finances comme il l'avait fait pour les jeunes du ciné-club. Elle a accepté, à condition qu'il dise lorsqu'il ne savait pas. Il a ri doucement: « Tu aurais fait une excellente présidente d'association. » Elle a répondu: « Je veux d'abord être une personne dont le nom n'appartient à personne. » J'ai baissé les yeux vers les mains de ma fille, tachées de graphite. Les familles parlent parfois de transmission comme d'un cadeau. Elles oublient de demander si celui qui reçoit a envie de porter le paquet.
L'après-midi, Diane a reconnu qu'elle connaissait Alma Patrimoine. Elle avait préparé des présentations financières et pensait qu'il s'agissait d'une société de gestion de droits. « Marc disait qu'il protégeait l'héritage de sa fille des querelles entre associés », a-t-elle expliqué devant son propre conseil. « J'ai fini par voir passer des versements dont l'objet ne correspondait pas aux contrats. » Elle a fourni une liste chronologique, pas une confession spectaculaire. Son conseil a rappelé qu'elle devait distinguer ce qu'elle avait fait, ce qu'elle avait vu et ce qu'elle déduisait. Je la regardais répondre en serrant sa manche. Les conséquences de ses actes la rejoignaient. Je n'éprouvais aucun plaisir à la voir souffrir; j'aurais préféré qu'elle ait choisi d'arrêter bien avant le verre. Pourtant, l'entendre nommer sa responsabilité était indispensable.
Marc a tenté d'obtenir une rencontre privée avec Alma. Elle a refusé pour l'instant. Il lui a envoyé un message très tendre, puis un second où il expliquait que tous les parents prévoyants utilisent des structures pour protéger leurs enfants. Alma a écrit: « Une structure qui me protège devrait m'expliquer ce qu'elle fait de mon nom. Je veux les documents, pas une leçon. » Il n'a pas répondu. À la maison, elle a ouvert la vieille boîte contenant ses dessins d'enfance. Sur une feuille, elle avait dessiné son père devant l'Aurore, tenant un immense parapluie sous lequel tout le quartier s'abritait. « J'aimais qu'il soit celui qui avait toujours une solution », m'a-t-elle dit. « Je crois qu'il a fini par penser que le droit de décider allait avec. » J'ai résisté à l'envie de déchirer le dessin. Elle l'a rangé elle-même.
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La préparation de la réunion publique avançait. Inès s'occupait de la diffusion des informations, Farida des boissons, Lucien des souvenirs de programmation et Gabriel des questions de sécurité. Nous avons décidé que la première partie serait consacrée aux habitants: ce qu'ils avaient perdu depuis la fermeture, ce qu'ils voulaient retrouver, ce qu'ils seraient capables de financer ou d'organiser. « Pas de discours où une héritière descend de sa tour avec la solution », a insisté Alma. Elle voulait ouvrir par une question, pas par ses plans. J'ai préparé quelques photographies de ma mère, puis je les ai retirées pour laisser davantage de place aux utilisateurs vivants. Ce petit renoncement m'a coûté. Il m'a aussi donné le sentiment que l'Aurore pouvait être autre chose qu'un monument à mon deuil.
Le soir, un courrier officiel est arrivé: l'examen des actes concernant les parts d'Alma nécessiterait des vérifications complémentaires, et l'opération envisagée au gala ne pouvait pas être considérée comme librement consentie sur la base des pièces contestées. Nous n'avions pas gagné la propriété, ni réglé la dette. Mais une ligne s'était déplacée: le nom de notre fille n'était plus traité comme une formalité déjà acquise. Alma a posé le courrier à côté de ses plans. « Ça me donne le temps », a-t-elle dit. Je lui ai demandé pour quoi faire. « Pour décider ce que je veux vraiment de cet endroit. » Puis elle a regardé son téléphone. Un message anonyme venait d'apparaître: DEMANDE À TA MÈRE POURQUOI ELLE A REFUSÉ L'OFFRE DE RACHAT EN 2018. J'ai reconnu la date. Cette fois, le secret me concernait.