Chapter 18 - Les fauteuils qu'on avait vendus deux fois

Lucien a découvert le problème en faisant l'inventaire du mobilier de l'Aurore. Il préparait une liste des fauteuils récupérables, de ceux qui devaient être restaurés et de ceux dont la structure n'offrait plus aucune sécurité. Une entreprise de décoration lui a demandé quand elle pourrait venir chercher « les cent vingt sièges achetés au printemps ». Lucien a cru à une erreur de destinataire. L'entreprise lui a envoyé un bon de commande portant le cachet du consortium et une photographie de la grande salle. Marc avait apparemment vendu les fauteuils avant d'obtenir la maîtrise incontestée du cinéma. Pire, une seconde entreprise possédait un accord de réservation sur une partie des mêmes sièges. Les deux sociétés affirmaient avoir payé un acompte.
Nous avons demandé les contrats et averti les personnes chargées d'examiner les opérations, sans empêcher les entreprises de faire valoir leurs droits. Les fauteuils n'étaient pas de simples objets sentimentaux: certains avaient été achetés grâce aux dons des habitants. D'autres provenaient d'une salle disparue, récupérés par ma mère lors d'un chantier de démolition. Les vendre pouvait être légitime si les associés avaient décidé de les remplacer; les promettre deux fois avant la décision soulevait des questions autrement graves. Lucien s'est assis dans le fauteuil du rang G où il avait demandé sa femme en mariage. « Ils ont vendu notre place », a-t-il murmuré. Puis il a éclaté de rire devant sa propre phrase. « Une place, ça ne se vend pas. Mais ils ont vraiment réussi à me faire croire que je la possédais. »
Alma a proposé une solution pratique: inventorier chaque siège par photographie, état et numéro, puis distinguer les éléments destinés à la conservation de ceux qui pourraient un jour être cédés après décision régulière. Le travail prendrait des semaines. Inès a organisé des équipes de bénévoles par tranches de deux heures. Gabriel a veillé à ce qu'aucun participant n'entre dans les zones non sécurisées. Les gens venaient avec des thermos et des souvenirs. Une ancienne ouvreuse a raconté qu'un spectateur lui demandait chaque dimanche une place vide à côté de lui pour sa femme décédée. Un garçon de quinze ans a demandé pourquoi on gardait des sièges si inconfortables. La dame lui a répondu: « Parce qu'on peut les réparer et te laisser y mettre tes jambes. » Ils ont mesuré ensemble l'espace entre les rangées. J'ai vu se former une communauté de travail, pas une foule venue applaudir une héritière.
Marc a envoyé une lettre affirmant que les contrats de mobilier avaient été conclus sous réserve de la vente, et qu'aucune double livraison ne serait effectuée. Il avait peut-être raison sur certains termes; nous avons demandé les documents complets avant de décider. L'une des entreprises a accepté d'attendre; l'autre exigeait un remboursement rapide. Ce conflit risquait de faire tomber des frais supplémentaires sur le cinéma, quelle que soit l'issue de la vente. Alma a lu les clauses avec un gestionnaire culturel. « Ils ont transformé les fauteuils en monnaie d'avance », a-t-elle dit. « Et maintenant, les acheteurs pensent qu'on veut leur voler leur dépôt. » Nous avons décidé de leur parler en personnes responsables, pas en ennemis. L'entrepreneur qui réclamait son argent a fini par nous confier qu'il avait lui aussi des salariés à payer. La complexité de sa situation ne blanchissait pas Marc, mais elle nous interdisait les slogans faciles.
À la fondation, l'audit avait révélé que plusieurs conventions de soutien prévoyaient des contreparties publicitaires en faveur du consortium. Certaines étaient clairement mentionnées; d'autres manquaient de détails. Jean Vial a proposé de rendre publics les comptes expurgés des données personnelles. Un administrateur s'y est opposé, craignant de salir la réputation de l'organisme et de perdre ses donateurs. J'ai demandé la parole en tant qu'ancienne bénévole. « Je comprends la peur », ai-je dit. « Mais si on ne montre que les dépenses qui nous arrangent, on reproduira ce qui nous a mis ici. » L'assemblée a voté une communication progressive et vérifiée. Il restait des désaccords, et plusieurs membres ont quitté la réunion mécontents. Ce n'était pas la belle scène de réconciliation que l'on imagine devant un monument sauvé. C'était de la démocratie à l'échelle d'une petite salle mal chauffée.
Le contrat de la commande du théâtre municipal a été signé. Le premier acompte a permis de payer les salaires et de négocier un échéancier pour l'atelier. Je suis allée remercier Mme N'Doye avec une boîte de biscuits. Elle m'a demandé si je voulais l'engager comme conseillère permanente pour les finances. « Oui », ai-je répondu, après avoir vérifié ses honoraires. Elle a ri: « C'est la réponse la plus romantique qu'on m'ait faite cette semaine. » Je lui ai confié que j'avais autrefois aimé les grandes déclarations de Marc parce qu'elles me dispensaient de chiffres. « Les chiffres ne remplacent pas la confiance », a-t-elle répondu. « Ils la rendent partageable. » J'ai accroché une copie de notre nouveau calendrier de trésorerie près du comptoir, là où Marc avait toujours trouvé les documents trop laids pour être montrés.
Un matin, Gabriel m'a annoncé qu'un homme inconnu l'avait suivi depuis le chantier où il travaillait jusqu'à l'Aurore. Il ne l'avait pas confronté. Il avait noté la plaque et demandé conseil à son entreprise sur les mesures à prendre. Je n'avais aucune preuve que l'homme travaillait pour Marc; Gabriel non plus. Mais la tension autour du bâtiment s'aggravait. Nous avons renforcé la communication entre bénévoles, limité les visites aux zones autorisées et établi une procédure pour signaler les incidents. Lucien s'est moqué de notre sérieux jusqu'à ce qu'il trouve la serrure de la cour endommagée. Il a cessé de rire. Une entreprise indépendante est venue vérifier la porte. Le devis, modeste mais réel, a rejoint le budget du projet.
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Le soir, Alma a récupéré une copie d'un ancien cahier de programmation. Entre deux pages se trouvait une lettre adressée à notre mère par une femme que nous ne connaissions pas, ancienne propriétaire de la petite librairie voisine. Elle proposait de racheter plusieurs fauteuils pour créer un lieu de lecture, mais ajoutait qu'elle les rendrait si le cinéma rouvrait. La lettre n'avait jamais été envoyée, comme en témoignait son enveloppe vierge. Alma l'a lue à haute voix. « Les gens ont proposé des solutions avant nous », a-t-elle constaté. « On peut peut-être les retrouver. » Je lui ai dit de commencer par la libraire si elle vivait encore. Nous étions si occupés à démêler les contrats de Marc que nous avions oublié les alliances plus anciennes, celles qui ne réclamaient pas une scène pour exister.
Le lendemain, la police a demandé à Gabriel de préciser son témoignage sur la serrure et l'homme aperçu. Il a répondu sans ajouter d'hypothèses. En rentrant, il a trouvé sur le pare-brise de sa camionnette une feuille pliée: une photocopie de l'inventaire des fauteuils, avec le rang G encerclé. Au verso, une phrase: « Votre sœur ne sait pas ce qui a été vendu en premier. » Gabriel m'a montré la feuille sans la cacher. Cette fois, il n'avait pas décidé seul de me protéger. Ensemble, nous avons regardé l'inventaire. Les fauteuils étaient datés du printemps. Mais en haut de la page, la colonne « bien cédé » portait une autre désignation, presque effacée par une mauvaise copie: DROITS DE PROJECTION — ARCHIVES FAMILIALES.