Chapter 8 - Deux verres, une seule place

Les premiers jours, j'avais revu en boucle la scène du sachet au-dessus du bordeaux. Un geste, une poudre, un verre: la menace semblait contenue dans cette image. L'existence d'un second verre rendait cette certitude impossible. Maître Vasseur m'a rappelé les limites de ce que nous savions. Il faudrait déterminer si les deux verres avaient été manipulés, quand ils l'avaient été et qui les avait préparés. On ne pouvait pas attribuer une intention à une personne sur la seule présence de deux objets. J'ai acquiescé devant elle, puis j'ai quitté son bureau pour marcher deux heures au hasard. À chaque terrasse, je voyais Alma portant un verre à ses lèvres. J'aurais voulu la suivre partout. Je me suis arrêtée devant une librairie pour lui acheter un carnet à dessin, avant de comprendre que le cadeau ne réparerait rien.
Alma travaillait avec son groupe de projet sur la réhabilitation de l'Aurore. Elle avait organisé une rencontre avec Lucien, Farida, un gestionnaire de salle et une association de personnes à mobilité réduite. Elle me l'avait dit, mais je n'avais retenu que l'adresse. Je suis arrivée sans prévenir, les bras chargés de sandwiches. Ma fille s'est figée en me voyant. « Maman, je t'avais demandé de ne pas venir à la réunion. » J'ai commencé à expliquer que j'apportais à manger, puis j'ai vu les plans étalés sur la table et les visages de personnes qui avaient accepté de lui parler à elle, pas à la fille d'une mère en crise. « Tu as raison », ai-je dit. J'ai posé le sac à l'entrée et suis repartie. Elle m'a rattrapée sur le trottoir cinq minutes plus tard. « Tu peux t'inquiéter », m'a-t-elle dit. « Mais ne transforme pas chaque endroit où je vais en lieu d'accident possible. »
Je lui ai parlé du second verre parce que cacher l'information aurait reproduit la méthode de Marc, même si mes intentions étaient différentes. Alma s'est appuyée contre le mur. « Est-ce qu'on sait ce qu'il contenait ? » « Pas encore. » « Alors on attend les résultats. » Elle était pâle, mais sa voix restait ferme. « Papa me disait toujours que tu exagérais les dangers. Je ne veux pas remplacer son récit par un autre qui m'empêche de sortir. » Je l'ai regardée repartir vers la réunion. Une vieille dame passait avec un chariot de courses, agacée par la place que nous occupions sur le trottoir. La vie continuait à nous contourner. J'ai compris que laisser Alma travailler n'était pas abandonner ma protection. C'était lui permettre de conserver une vie qu'on avait voulu lui enlever.
L'avocate a obtenu les noms des personnes responsables des boissons. Le chef de rang avait quitté son poste avant le dessert, bouleversé par l'incident. Il a accepté de raconter que Marc lui avait demandé de préparer deux verres de vin, l'un destiné à sa femme, l'autre réservé pour « une présentation privée ». Le chef de rang n'avait pas assisté au geste de Diane. Il avait laissé les verres sur deux dessertes différentes, puis s'était occupé des invités. Sami, lui, confirmait avoir vu Marc changer les cartons. Les témoignages ne s'emboîtaient pas parfaitement. C'était le signe d'une soirée réelle, avec ses mouvements confus, non d'une mise en scène que nous pouvions résoudre en une seule conversation. Nous avons laissé les personnes compétentes rassembler les éléments sans leur dicter l'histoire.
Pendant ce temps, Marc multipliait les communications du consortium. Il avait envoyé aux investisseurs une lettre où il regrettait un « incident familial regrettable » et présentait la vente de l'Aurore comme un moyen d'éviter sa fermeture définitive. Il ajoutait qu'Alma, « passionnée d'architecture », souhaitait participer à la transformation du site. Ma fille a demandé un droit de réponse auprès du conseil des associés. Elle a écrit elle-même: « Je n'ai consenti à aucun transfert, et mon travail universitaire ne peut être présenté comme un soutien au projet commercial. » Elle ne mentionnait ni l'adultère ni les verres. Sa parole portait sur son nom et sur ce qu'on en faisait. La réponse du secrétaire des associés a été brève: sa contestation serait inscrite au prochain ordre du jour.
Le soir, Diane m'a demandé un échange en présence de l'avocate. Elle avait reçu un appel de son frère, Lucas. Il avait vingt-six ans et partageait un appartement avec deux amis. Marc lui avait autrefois proposé un poste d'assistant sur un chantier, avant de se rétracter. « Il m'a toujours fait croire que toute ma famille dépendait de lui », a dit Diane. « Je sais aujourd'hui que j'ai accepté cette idée parce qu'elle m'arrangeait. » Elle m'a regardée franchement. « Le soir du gala, j'ai vu deux verres. Marc m'a désigné celui qui était sur la table centrale. J'ai pensé qu'il était pour vous. Je ne sais pas qui a préparé l'autre. » Je lui ai demandé pourquoi elle n'avait rien dit plus tôt. « Parce que j'avais peur qu'on pense que j'avais essayé d'atteindre Alma exprès. » Sa peur n'était pas une preuve de vérité, mais elle donnait à l'enquête une chronologie vérifiable.
À la fin de notre rendez-vous, Diane a rendu la bague de ma mère dans un petit étui. Je ne l'ai pas prise immédiatement. « Tu aurais pu me demander si je l'avais vendue. » Elle a regardé les murs. « Ça m'arrangeait de croire que tu étais une femme qui ne tenait à rien. » J'ai rangé la bague dans mon sac. La pierre verte était toujours fendue, exactement comme le jour où ma mère l'avait heurtée contre la caisse du cinéma. Les objets peuvent traverser la honte des gens sans en devenir responsables. Je n'avais pas envie de pardonner à Diane, mais je n'avais pas besoin de la faire souffrir pour retrouver cette bague. Nous nous sommes séparées sans nous embrasser, sans réconciliation inventée pour plaire à une salle pleine de spectateurs.
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Le compte rendu toxicologique plus complet est arrivé deux jours plus tard. L'avocate m'a communiqué seulement les conclusions qu'elle était autorisée à partager: une substance pouvant altérer la vigilance avait été identifiée dans le premier verre. Le second devait encore faire l'objet de vérifications complémentaires. Elle m'a demandé si j'avais consommé quoi que ce soit pendant le gala avant de voir Diane. J'ai répondu que non, à l'exception d'un verre d'eau servi à mon arrivée. Cette question a laissé une inquiétude nouvelle, mais je me suis obligée à ne pas y construire un roman. Le souvenir d'un détail ne suffisait pas à conclure que tout le service avait été compromis. Les faits avaient déjà assez de force sans qu'on en ajoute.
Alma est rentrée tard avec un tube de plans. Elle semblait épuisée, mais ses yeux brillaient. « On a une proposition pour maintenir une salle de quatre-vingts places et louer les étages à des associations », a-t-elle annoncé. « Rien n'est garanti. Il faut des chiffres et un vrai diagnostic. Mais ce n'est plus seulement mon idée. » Je l'ai serrée dans mes bras en lui demandant la permission. Elle a ri: « Tu peux me prendre dans tes bras, maman. Ce n'est pas une tutelle. » Nous avons déplié les plans sur le tapis du salon. Sous une fenêtre, elle avait prévu une petite pièce vitrée. « Là, je veux mettre ton atelier de restauration à disposition pour les archives du quartier. » Je n'ai pas osé dire que le mien risquait la faillite. À cet instant, mon téléphone a reçu un courrier bancaire: une échéance importante était devenue immédiatement exigible au titre de la garantie de 2019.