Chapter 11 - La terre qui n'était plus à nous

J'ai demandé à Camille de ne rien annoncer avant de comprendre à qui appartenait réellement la friche. Notre première réaction aurait pu nous conduire à accuser Julien d'avoir vendu un terrain sans droit, mais les documents cadastraux racontaient une histoire plus embarrassante.
La parcelle des chênes n'avait jamais appartenu à la société. Mon père en était propriétaire à titre personnel. Il avait accepté, dix-huit mois auparavant, une vente à Passage Nord, la société de Thibault Beaumont, afin d'obtenir immédiatement des liquidités. Une clause prévoyait une possibilité de rachat sous conditions, avec une date qui expirait justement ce trimestre. Il avait omis de nous le dire. Puis nous l'avions proposée à la banque, croyant qu'elle était disponible.
« Tu savais ? » ai-je demandé à Paul.
Il s'est assis sans retirer son manteau. « Je pensais avoir récupéré le terrain grâce aux bénéfices des exportations. Julien devait s'en occuper. »
« Tu as reçu un acte de rachat ? »
« Non. Il me disait qu'il réglait les dernières formalités. »
Marion est sortie dans la cour pour respirer. Je l'ai laissée partir ; elle avait porté l'entreprise à bout de bras pendant que Paul se laissait bercer par des phrases. Quand elle est revenue, elle avait les joues humides.
« Papa, si tu nous annonces encore une chose pareille à la dernière minute, je ne pourrai plus travailler avec toi. »
Paul a acquiescé. « Je le comprends. »
Il ne s'est pas mis à pleurer pour que nous le rassurions. Il a commencé à dresser une chronologie des décisions prises depuis la grêle, date après date. Ce travail douloureux était enfin plus utile que ses excuses générales.
J'ai rappelé Madame Vial et retiré immédiatement la friche des actifs envisagés pour la négociation. Elle n'a pas caché son irritation.
« Vous comprenez que cela affecte notre confiance ? »
« Oui. C'est pour cela que je vous appelle avant que vous le découvriez autrement. Nous vous transmettrons une version corrigée des prévisions. »
Après l'appel, j'ai posé ma tête contre le dossier de ma chaise. J'étais épuisée. Le domaine avait beau être associé à mes souvenirs les plus tendres, il ne survivrait pas à un mélange de fausses promesses et de bonne volonté.
Camille a proposé d'examiner un second scénario de financement : vendre une partie des stocks anciens par lots à des cavistes fidèles, négocier un crédit de campagne et suspendre des investissements non essentiels. Cette option rapporterait moins que la friche, mais elle ne demandait pas de prétendre posséder ce que nous avions déjà perdu.
« Ça nous oblige à accepter une année modeste », a expliqué Camille.
« Je préfère une entreprise modeste à une entreprise imaginaire. »
Le soir, j'ai retrouvé Manon dans la cour. Elle dessinait la pièce montée sur une feuille de papier. Je me suis arrêtée, inquiète qu'elle repasse sans fin la scène devant ses yeux. Dans son dessin, pourtant, le gâteau portait des fenêtres et une porte. Une petite fille en sortait avec une valise.
« C'est qui ? » ai-je demandé.
« Une princesse qui ne veut plus habiter dans un gâteau. Elle va chez son frère parce qu'il y a des chiens. »
J'ai souri. « Gabriel n'a pas de chien. »
« Je peux lui en dessiner un. »
J'ai demandé si elle voulait parler du mariage. Elle a dit non, puis oui, puis m'a demandé si le mari avait le droit de me poursuivre puisque nous avions signé des papiers à la mairie.
« On a fait un mariage civil », ai-je répondu. « Ça ne donne à personne le droit de frapper. Je peux demander de l'aide et vivre ailleurs. »
Elle a réfléchi. « Alors les papiers peuvent se tromper sur les gens. »
« Les papiers disent ce qu'on a signé. Pas ce qu'on doit accepter. »
Elle a ajouté un chien au dessin et me l'a donné. J'ai accroché la feuille près de mon bureau. La porte dessinée au milieu du gâteau était trop petite pour un adulte ; elle m'a semblé pourtant plus vaste que toutes les sorties que j'avais imaginées quelques semaines auparavant.
En accrochant le dessin de Manon, j'ai découvert que la punaise avait percé le coin d'une ancienne photographie de l'atelier. Ma mère y portait une blouse couverte de taches de peinture et tenait un pinceau comme une baguette de chef d'orchestre. Derrière elle, le tableau affichait une liste d'outils à remettre en place. J'ai appelé Marion pour lui demander si elle se souvenait de ces ateliers. Elle m'a raconté qu'un enfant avait autrefois refusé de rentrer chez lui avant d'avoir dessiné la maison où il voulait vivre. Notre mère lui avait donné une seconde feuille et lui avait dit qu'on pouvait avoir plusieurs projets. Cette petite histoire m'a rappelé qu'il serait absurde de protéger le bâtiment tout en oubliant ceux à qui il devait servir.
Nous avons convenu de rencontrer l'association et le village, au lieu de lancer une pétition portant seulement notre nom. Paul a proposé de payer un premier diagnostic de toiture sur ses fonds personnels. J'ai accepté à condition que les devis soient comparés et que le paiement ne lui donne aucun pouvoir de décision supplémentaire. Il a d'abord paru blessé, puis il a compris. « Je ne veux plus acheter le droit de décider seul », a-t-il répondu.
À vingt heures, Salomé a téléphoné. L'avenant sur l'école renvoyait à un engagement préexistant au profit d'une association locale. Celle-ci avait signé plusieurs années auparavant une convention d'occupation qu'Odile tentait, selon une correspondance retrouvée, de faire résilier.
« Je pensais que l'atelier était fermé depuis la mort de maman », ai-je dit.
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« Les activités ont été suspendues. Cela ne veut pas forcément dire que les droits de l'association ont disparu. Nous devons vérifier les dates. »
Pour la première fois depuis le gâteau, une voie de résistance ne reposait ni sur ma colère ni sur la force de Gabriel. Elle reposait sur un accord que quelqu'un avait pris pour protéger des enfants.