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Chapter 17 - Le dossier nommé Scénario B

Anaïs est revenue au cabinet de Salomé avec son propre avocat. Elle portait un sac en toile, pas son habituel cabas de créatrice. Ses joues étaient creusées, ses yeux rougis. Je l'ai vue hésiter devant la porte vitrée, puis entrer en serrant contre elle une chemise gris clair.

« Je ne demande pas que vous me pardonniez », a-t-elle commencé.

« Je ne suis pas venue pour ça », ai-je répondu.

Elle a déposé la chemise. À l'intérieur se trouvaient des courriels, des contrats de communication et un document de travail intitulé « Scénario B ». L'avocat a précisé que sa cliente souhaitait communiquer ces éléments dans le cadre approprié et qu'ils devaient être authentifiés.

La première page présentait un plan de crise pour le domaine des Ormes. « Déclencheur : événement public révélant l'instabilité de la direction. Réponse : relais temporaire, rassurer créanciers, négocier sortie capitalistique. » Je me suis sentie devenir froide. Le mot événement faisait disparaître mon visage sous la crème, mes cheveux tirés, ma peur.

« Qui l'a écrit ? » ai-je demandé.

« Julien m'a donné le cadre. J'ai rédigé certaines parties. »

« Aviez-vous prévu qu'il me frapperait ? »

Elle a secoué la tête. « Non. J'avais imaginé une scène de dispute, pas ça. Je savais qu'il voulait vous pousser à bout. Je n'ai pas posé les questions qu'il fallait. »

Je me suis levée pour marcher jusqu'à la fenêtre. Je ne voulais pas qu'elle me voie réfléchir à une excuse pour elle, ni qu'elle puisse me la demander. Elle avait participé à la préparation d'une humiliation, même si elle n'avait pas voulu toute la violence. Ce n'était pas la même chose qu'être l'auteur du geste. Ce n'était pas rien non plus.

Salomé a poursuivi l'examen. Un courriel de Julien, envoyé la veille du mariage, mentionnait explicitement le gâteau et l'objectif de « la mettre hors d'état de diriger, au moins médiatiquement ». Il recommandait de filmer la réaction de Gabriel si celui-ci intervenait. Une réunion commerciale devait se tenir dès le lundi suivant.

« Voilà pourquoi la vidéo coupée commençait après la gifle », ai-je dit.

Anaïs a baissé la tête. « Je l'ai montée. »

J'ai dû m'asseoir. Ce n'était pas une maladresse de vingt secondes qui avait ensuite inspiré une machination. Une partie de la machination avait préparé le décor de la maladresse, puis tiré profit de la violence réelle.

À la fin de l'entretien, Anaïs nous a montré un relevé de honoraires conditionnels. En cas de vente du domaine à un consortium dirigé par Aster, Sillage recevrait une commission. Une part était destinée à Passage Nord. Julien devait toucher une prime de « réussite de transition » via une structure dont Salomé souhaitait vérifier les propriétaires.

« Vous vous êtes tous payés sur notre disparition », ai-je murmuré.

« Je croyais que le domaine serait vendu de toute façon », a répondu Anaïs.

« Vous avez décidé que ce que je voulais ne comptait pas. »

Elle n'a pas trouvé de réponse.

Une fois Anaïs partie, Salomé m'a demandé comment je me sentais. J'ai répondu « furieuse », puis « fatiguée », puis j'ai commencé à pleurer sans pouvoir choisir un seul mot.

« Je vais transmettre les pièces pertinentes et demander un examen des faits », a-t-elle dit. « Nous ne pouvons pas prédire la suite. »

« Je n'en ai pas besoin aujourd'hui. J'ai besoin de savoir que ce dossier ne restera pas dans une armoire. »

Elle m'a assuré qu'elle s'en occuperait. Nous avons établi une copie de travail et conservé les originaux selon les indications des conseils concernés.

Au chai, j'ai trouvé Malika devant le tableau des expéditions. Je lui ai demandé si elle voulait voir les propositions de financement avant la consultation du fonds salarié. Elle m'a regardée avec méfiance.

« Tu ne vas pas nous montrer seulement ce qui arrange ton vote ? »

« Non. Camille a préparé deux scénarios de continuation et le projet de vente. Les hypothèses seront détaillées. »

« Alors on fera notre travail. »

J'ai voulu lui raconter le dossier Scénario B, lui dire que nous avions enfin découvert un plan qui expliquait presque tout. Je me suis retenue : une enquête en cours n'était pas un spectacle à distribuer pour gagner une assemblée. Je lui ai seulement confirmé que des informations nouvelles avaient été transmises aux personnes compétentes.

Après la réunion avec Malika, j'ai traversé le laboratoire de dégustation. Une jeune œnologue, Louise, y comparait les résultats de deux cuves. Elle m'a demandé si elle devait suspendre son essai à cause des difficultés financières. Je lui ai demandé le coût exact, les conditions de sécurité et ce que nous apprendrions même si le vin n'était pas commercialisé. Elle m'a présenté son protocole. Nous avons réduit le nombre d'échantillons, mais maintenu le travail. « On peut être prudents sans décider de ne plus apprendre », a-t-elle dit. Sa phrase m'a accompagnée jusqu'au bureau.

Sur mon téléphone, un journaliste avait laissé trois messages pour obtenir une réaction au dossier Scénario B, dont il semblait avoir eu connaissance par une autre personne. Je n'ai ni confirmé ni nié des pièces relevant de procédures en cours. Je lui ai renvoyé vers Salomé pour les éléments communicables et vers notre équipe pour les informations sur la récolte. Pendant un instant, j'ai eu envie de tout révéler pour que les gens cessent de me croire faible. Puis j'ai observé les échantillons de Louise alignés derrière la vitre. Notre travail avait besoin d'un temps plus long que celui des réseaux sociaux.

Le soir, j'ai ouvert mon vieux carnet de dégustation. À la première page, ma mère avait écrit : « Un vin ne devient pas bon parce que quelqu'un le décrète. Il faut le laisser raconter l'année qu'il a traversée. »

J'ai noté la date, puis ces mots : Je n'ai pas à raconter ma douleur de la même façon tous les jours.

À vingt-deux heures, Gabriel a appelé. Il venait de recevoir un message menaçant sur son téléphone professionnel : « Votre fille ferait mieux d'apprendre à se taire. »

Il avait déjà pris contact avec les autorités. Je lui ai demandé où se trouvait Manon.

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« À la maison, avec Marion. Elle dort. »

Nous avons décidé de ne pas lui faire porter nos peurs, mais de prendre les menaces au sérieux. Pour la première fois, l'affaire débordait clairement du domaine vers la vie de mon frère.

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