Chapter 25 - La dernière version de Julien

Trois semaines après le vote, Julien a demandé un rendez-vous de conciliation concernant nos affaires personnelles. J'ai refusé toute rencontre sans cadre et demandé à Salomé de répondre pour moi. Nous étions toujours mariés sur le papier, et il fallait organiser la séparation de nos vies, mais cela ne signifiait pas que je devais me retrouver seule avec lui autour d'une table.
Ses conseils ont transmis une proposition. Il acceptait de ne plus intervenir dans les affaires du domaine, moyennant le versement d'une indemnité importante et l'abandon de certaines démarches. Une phrase mélangeait maladroitement les affaires civiles et la plainte pour les violences.
« Il pense encore pouvoir tout échanger contre une somme », ai-je dit.
Salomé a posé le document à plat. « Nous allons séparer ce qui peut être négocié de ce qui ne se règle pas de cette façon. Tu décideras de ce qui concerne ta situation personnelle, avec les conseils adaptés. »
Je lui ai demandé de répondre que je ne renoncerais pas à établir les faits en échange d'argent. Les questions contractuelles suivraient leurs procédures propres. Je ne cherchais pas à prolonger la guerre ; je refusais de lui confier le droit de décider où elle s'arrêtait.
Le même jour, Thibault s'est présenté avec son avocat pour remettre aux personnes compétentes des courriels complémentaires. Ils montraient que certaines validations avaient été fabriquées à partir de modèles numériques et que Julien l'avait pressé de ne pas interroger leur origine. Thibault avait signé d'autres opérations et devrait en répondre. Il ne devenait pas innocent par le simple fait de montrer du doigt son frère.
« Je croyais qu'il me ferait enfin entrer dans la famille », a-t-il murmuré en sortant.
Je lui ai répondu : « Une place qu'on vous donne en échange de votre silence coûte cher. Vous l'avez découvert. Moi aussi. »
Dans l'après-midi, Camille nous a annoncé que l'accord de rééchelonnement était finalisé, sous les conditions prévues. Le premier versement avait été effectué. La banque maintenait une surveillance renforcée, mais les expéditions pouvaient reprendre selon notre plan. La vente de l'appartement de Paul suivait son calendrier ; nous n'annoncions plus de fonds avant leur disponibilité.
J'ai demandé à revoir les comptes avec Malika et Antoine. Nos ventes directes fonctionnaient mieux que prévu, mais nous ne devions pas confondre une vague de sympathie avec une clientèle durable. Nous avons calculé le coût des événements, le temps des équipes et la marge réelle. Une dégustation généreuse qui nous ferait perdre de l'argent ne sauverait personne.
Le soir, je suis allée à mon premier rendez-vous avec une psychologue recommandée par mon médecin. J'avais retardé ce moment en me persuadant que la colère me tenait debout. Dans la salle d'attente, je me suis sentie ridicule avec mon carnet d'entreprise sur les genoux. Je l'ai rangé avant d'entrer.
« Qu'est-ce qui vous amène ? » a demandé la thérapeute.
J'ai voulu répondre : un mariage, un gâteau, un prêt, un plan d'acquisition. Puis j'ai dit simplement : « Je n'arrive plus à manger un dessert sans regarder derrière moi. »
Elle m'a laissé parler. Elle ne m'a pas présenté une méthode miraculeuse pour oublier. Nous avons commencé par ce qui se passait dans mon corps quand une voix montait ou qu'une main s'approchait trop vite. J'ai compris que retrouver ma place dans l'entreprise n'était pas la même chose que retrouver la paix dans mon propre visage.
Après la séance, j'ai traversé la place à pied. Les terrasses étaient pleines. Un couple se disputait doucement au sujet d'un train raté, puis riait en partageant des frites. J'ai senti une douleur sourde en pensant à toutes les fois où j'avais pris la réconciliation de Julien pour une preuve que ses accès de colère n'étaient pas graves.
Je suis entrée dans une boulangerie. J'ai acheté un petit chausson aux pommes. Je l'ai gardé dans son sachet jusqu'à la voiture, puis j'en ai pris une bouchée. Rien ne s'est effondré. Je n'étais pas guérie ; j'avais simplement fait une chose que je n'osais plus faire depuis le mariage.
Dans la boulangerie, la vendeuse m'avait demandé si je souhaitais qu'elle emballe le chausson dans une boîte rigide. J'avais refusé, puis changé d'avis en craignant de l'écraser dans mon sac. Elle avait souri et remplacé le sachet sans manifester d'impatience. Cette petite possibilité de revenir sur un choix m'a émue d'une manière disproportionnée. Avec Julien, changer d'avis entraînait une remarque sur mon incohérence, parfois une soirée entière d'explications. J'ai marché quelques minutes avec la boîte à la main avant de reprendre la voiture.
Plus tard, j'ai écrit dans le carnet vert trois choses que je voulais retrouver : déjeuner avec une amie sans surveiller mon téléphone, partir deux jours sans emporter les comptes du domaine et choisir un vêtement parce qu'il me plaisait. Aucune n'avait la taille d'un grand projet. J'ai néanmoins décidé de commencer par la première. J'ai répondu au message de mon ancienne collègue et lui ai proposé le café prévu. Elle m'a raconté son nouveau travail, ses difficultés avec son chat et son plaisir à vivre près d'une bibliothèque. Elle ne m'a pas demandé de raconter le mariage. Nous avons parlé assez longtemps pour que j'oublie l'heure. Ce n'était pas une autre vie ; c'était la mienne qui recommençait à prendre de la place.
En rentrant, Yasmina m'a proposé de participer à une journée de formation destinée aux jeunes apprentis cuisiniers. Elle voulait leur parler de la responsabilité d'un professionnel lorsqu'un client demande une « animation » humiliante.
« Tu n'es pas obligée de venir », a-t-elle précisé. « Je peux raconter ce que j'ai appris de mon côté sans raconter ta vie. »
« Fais-le. Je préfère que cette histoire serve à protéger quelqu'un plutôt qu'à me transformer en exemple éternel. »
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À la fin de la soirée, Salomé m'a annoncé que l'enquête avait suffisamment avancé pour que plusieurs personnes soient entendues à nouveau. Aucune décision finale n'était encore connue. Je lui ai demandé la date du prochain rendez-vous, je l'ai notée, puis j'ai refermé mon agenda.
Pour la première fois, Julien n'était pas inscrit sur toutes les pages.