Chapter 2 - Le dessin sous la porte

La première chose que j'ai demandée aux gendarmes a été de ne pas interroger Manon devant les invités. La deuxième a été qu'on photographie ma joue avant que la rougeur disparaisse. Je n'étais pas courageuse. Je tremblais jusque dans les genoux, et mes cheveux sentaient la vanille rance. Je voulais seulement qu'on ne puisse pas, le lendemain, raconter une autre version de cette soirée.
« Vous souhaitez déposer plainte ? » m'a demandé la gendarme qui s'était présentée comme l'adjudante Roussel.
« Oui. »
Julien, de l'autre côté de l'orangerie, répétait à son collègue que j'étais hypersensible. Il prétendait avoir reçu un coup de mon frère sans raison. Plusieurs personnes avaient filmé la scène. Yasmina proposait ses images de travail. Je ne savais pas encore lesquelles seraient exploitables. Je savais que mon frère avait frappé après avoir été attaqué et que cela devait être dit exactement ainsi, pas transformé en légende héroïque.
Gabriel a demandé à faire sa propre déposition. « Je ne veux pas que tu te retrouves à défendre mon geste pendant qu'on oublie le sien », m'a-t-il dit.
« Tu m'as protégée. »
« Alors je peux aussi assumer ce que j'ai fait. »
Marion avait emmené sa fille chez elle, à dix minutes du domaine. Le trajet s'était terminé sans un mot, avant que Manon lui demande si les mariages obligeaient les gens à devenir méchants. Marion m'a envoyé la question par message. Je l'ai relue trois fois, assise dans un bureau de la gendarmerie, les pieds encore chaussés d'escarpins de mariée.
J'ai répondu : Dis-lui que non. Dis-lui que je suis sortie.
Un médecin a examiné ma joue, ma lèvre et les marques sur mon poignet. Il m'a demandé si Julien m'avait déjà fait peur. J'ai voulu répondre que non, comme aux précédentes occasions. Puis je me suis souvenue d'un verre lancé contre l'évier, d'une porte bloquée, d'un téléphone retiré de ma main sous prétexte que j'écrivais trop tard à une collègue.
« Oui », ai-je dit. « Mais je n'ai pas voulu le nommer. »
Après l'examen, Yasmina m'a conduite dans la petite maison des vendangeurs, à l'autre bout de la propriété. Elle avait apporté un survêtement, du démaquillant, du thé. Quand je suis sortie de la douche, ma robe gisait dans un sac, les dentelles tachées d'une odeur sucrée que je ne supportais déjà plus.
« Tu n'es pas obligée de la jeter », a dit Yasmina en remarquant mon regard.
« Je ne sais même pas si je veux la voir. »
« Alors je la garde jusqu'à ce que tu saches. »
Elle ne m'a pas raconté que j'étais forte. Elle m'a demandé si je préférais dormir seule, laisser une veilleuse ou appeler Marion. J'ai choisi la veilleuse et le silence. À trois heures, pourtant, quelqu'un a frappé doucement.
C'était mon père. Il tenait une chemise cartonnée contre sa poitrine.
« Je sais que tu ne veux pas me parler. »
« Je veux savoir pourquoi tu lui as parlé de la dette et pas à moi. »
Paul s'est assis sur la chaise sans relever les yeux. Deux étés plus tôt, un orage de grêle avait brisé presque toute la récolte. L'assurance contestait une partie des pertes. Paul avait trouvé un financement relais auprès d'un fonds, Aster Capital, recommandé par Julien. Le prêt devait être remboursé après deux bonnes saisons. Il avait mis en garantie les quinze pour cent d'actions qu'il détenait dans notre société familiale.
« Il disait connaître les gens du fonds », a murmuré Paul. « Il promettait des exportations. Je pensais réparer mon erreur avant que tu l'apprennes. »
« Et le contrat ? »
« L'échéance est lundi. Si je ne rembourse pas, ils pourront engager une procédure sur mes titres. »
« Ce n'est pas tout le domaine. »
« Non. Mais Julien m'a dit qu'il pouvait convaincre d'autres associés de vendre. »
Je me suis redressée. Cela changeait beaucoup de choses. Je détenais cinquante et un pour cent des actions. Marion en possédait vingt-quatre, mon père quinze, et un fonds salarié les dix restantes. Aucun mariage ne transférait automatiquement mes titres à Julien. Mais un dirigeant commercial déterminé, appuyé par une banque inquiète et quelques partenaires, pouvait détruire notre réputation avant qu'un seul actionnaire ne vende.
« Pourquoi as-tu cru Julien ? »
Paul a frotté ses mains. « Il disait vouloir devenir un fils. »
Cette phrase m'a fait plus mal que je ne l'aurais cru. Mon père, qui savait reconnaître un vin malade à son odeur, avait laissé un homme lui servir des compliments à la place d'un audit.
Je lui ai demandé de me laisser la chemise. Il l'a posée près de la tasse, puis il est parti en disant qu'il m'aimait. Je n'ai pas répondu tout de suite.
Au matin, Marion est arrivée avec un café et le dessin de Manon. Sa fille l'avait glissé sous la porte de sa chambre : l'arbre du mariage avait maintenant une femme seule, debout sous ses branches. En dessous, Manon avait écrit de son écriture irrégulière : « TATA A LE DROIT DE SORTIR. »
J'ai pleuré pour la première fois depuis la pièce montée. Pas une jolie larme de film. Un chagrin bruyant qui m'a obligé à m'asseoir sur le sol.
Marion s'est assise à côté de moi.
« Je ne te demanderai pas pourquoi tu n'es pas partie plus tôt. »
« Moi, je me le demande. »
« On cherchera des réponses plus tard. D'abord, on va voir ce qu'il a vraiment signé. »
Le téléphone a vibré sur la table. Un message de Julien : Tu peux garder tes excuses. J'ai déjà parlé aux investisseurs. La mariée instable est devenue leur seul sujet de conversation.
Juste après, j'ai reçu un courrier électronique automatique de notre société. Une réunion extraordinaire du comité de direction venait d'être convoquée pour lundi, à huit heures. Objet : « Incapacité temporaire de la directrice générale ». La demande portait la signature électronique de Julien, qui n'était pourtant que directeur commercial.
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J'ai tendu l'écran à ma sœur.
« Maintenant », ai-je dit, « on sait ce qu'il essaie de faire. »