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Chapter 13 - Le droit de ne pas être un personnage

Malika m'a appelé à sept heures dix, furieuse.

« Je suis dans sa vidéo. Mon fils l'a vue avant moi. Les gens disent que je te défends parce que tu me paies pour ça. »

« Je vais demander à Anaïs de la retirer. »

« D'abord, tu vas me demander ce que moi je veux. »

Je me suis arrêtée en plein milieu du couloir. Elle avait raison, encore une fois. À force de vouloir protéger les autres, je pouvais leur reprendre la parole comme Julien l'avait fait avec moi.

« Qu'est-ce que tu veux ? »

« Que la séquence ne soit plus utilisée. Que l'équipe sache que je n'ai pas parlé au nom de tout le monde. Et qu'on ne transforme pas mes enfants en arguments pour les réseaux sociaux. »

Nous avons transmis la demande à Anaïs par les voies appropriées et documenté la publication. J'ai réuni l'équipe pour rappeler que les salariés étaient libres de leurs opinions. Aucune présence dans une vidéo ne valait adhésion à mon histoire. Certaines personnes m'ont remerciée. D'autres ont simplement repris leur travail. Je me suis efforcée de ne pas exiger davantage.

Anaïs a finalement retiré l'extrait de Malika, sans reconnaître de faute. Elle continuait à gérer la communication de Julien comme si notre mariage était un produit abîmé qu'il fallait replacer sur une étagère. Son dernier texte racontait une « fête qui a mal tourné sous le poids de tensions professionnelles ». Je pensais à la main sur mes cheveux et à la gifle, que ces mots avaient effacées.

L'après-midi, une journaliste de la presse locale m'a demandé un entretien. Elle avait vu les deux montages et contacté des témoins. Je voulais tout lui dire, mais Salomé m'a rappelé que la plainte suivait son cours et que je n'avais pas à offrir ma vie entière au public pour obtenir le droit d'être crue.

J'ai accepté de répondre à trois questions sur la gouvernance du domaine. Pour l'agression, j'ai confirmé qu'une plainte était déposée et que je ne commenterais pas l'enquête. Je n'ai ni attaqué la mère de Julien ni raconté des détails médicaux.

À la dernière question, la journaliste a demandé : « Que ressentez-vous en regardant la vidéo ? »

J'ai posé mes mains à plat sur la table.

« Je voudrais qu'on me demande ce que je fais après. Pas seulement ce qu'on m'a fait. »

Elle a laissé cette phrase dans l'article. Le titre parlait de la direction du domaine, pas de ma robe recouverte de crème. Pour la première fois, un portrait public ne me réduisait pas à l'image la plus humiliante de ma vie.

Le soir, mon père m'a appelée de son atelier. Il avait retrouvé une ancienne liste d'investisseurs où figurait Aster Capital. Il a expliqué avoir refusé une première offre de rachat global des Ormes après la grêle. Julien, alors directeur commercial depuis seulement un an, avait assuré qu'il ne laisserait pas le domaine tomber entre les mains d'inconnus.

« Il a donc organisé le prêt qui nous a rapprochés d'eux », ai-je dit.

« C'est ce qu'il semble. Je ne sais pas s'il l'avait prévu dès le départ. »

Je lui ai demandé de transmettre la liste à Salomé et de ne pas contacter Julien. Nous avions déjà assez d'incidents inutiles.

Plus tard, Manon est venue me montrer les étiquettes qu'elle avait dessinées pour une collecte de l'école. Elles portaient des petits arbres et la mention « atelier à rouvrir ». Marion lui avait expliqué que le projet dépendrait des adultes et de l'argent disponible. Manon n'essayait pas de sauver l'entreprise ; elle voulait offrir de la peinture à d'autres enfants.

« Je peux écrire un mot sur les bouteilles ? » a-t-elle demandé.

« Ce sont les vins du domaine. Il faut qu'on demande à ceux qui les vendent et à ceux qui les achètent. Mais tu peux faire une affiche pour l'atelier. »

Elle s'est mise à dessiner sur une nappe de papier. Je lui ai apporté des feutres.

Manon a choisi trois feutres pour dessiner l'arbre qui apparaîtrait sur son affiche : brun pour le tronc, vert pour les feuilles et bleu pour les fenêtres qu'elle voulait ajouter entre les branches. « Un arbre peut avoir des fenêtres ? » ai-je demandé. Elle m'a répondu que les gens devaient pouvoir regarder dehors quand ils étaient tristes. Je lui ai proposé de photographier le dessin seulement si elle souhaitait le montrer à l'association. Elle a dit qu'elle voulait d'abord demander à sa mère. J'ai attendu sa réponse et nous avons laissé le papier sécher près de la fenêtre.

Marion, qui nous observait, m'a raconté que Manon n'avait plus voulu entendre parler de mariages pendant plusieurs semaines. À l'école, une camarade avait annoncé que ses parents se remarieraient ; Manon avait demandé si on prévoyait de mettre le gâteau hors de portée. Marion avait expliqué que tous les mariages ne ressemblaient pas à celui qu'elle avait vu et qu'elle pouvait en parler à un adulte si une image lui revenait. « Elle continue à poser des questions », a dit ma sœur. « Je préfère ça à son silence. » Je lui ai répondu que moi aussi, j'apprenais encore à poser les miennes.

J'ai reçu alors un courriel de Thibault, transmis par son avocat. Il proposait un entretien formel. Il disait avoir découvert que le projet de plateforme avait été présenté à des investisseurs comme déjà autorisé, et qu'une partie des documents portait sa signature alors qu'il ne se souvenait pas de les avoir approuvés.

En rangeant les feutres, j'ai conservé une copie du dessin avec l'autorisation de Manon et de ses parents. L'original resterait à l'école : c'était son travail, pas mon emblème personnel.

Je ne savais pas s'il cherchait à se protéger en dénonçant Julien ou s'il était sincère. J'ai répondu par l'intermédiaire de Salomé.

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Dans la soirée, une camionnette a stationné devant l'école des vendangeurs. Deux hommes en sont sortis et ont commencé à prendre des mesures le long de la façade. Ils ont expliqué à Antoine travailler pour Passage Nord.

Aucun de nous ne les avait autorisés à entrer.

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