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Chapter 26 - La vendange sans lui

Six mois ont passé avant que je puisse traverser le chai sans chercher le bruit des pas de Julien. Pendant les premières semaines, je pensais encore entendre sa voix derrière une porte, un rire destiné à me faire comprendre que j'avais mal dit quelque chose. Puis les habitudes ont changé. Marion ouvrait les réunions de production. Camille demandait qu'on justifie chaque dépense. Antoine disait franchement quand un millésime ne serait pas aussi bon que prévu.

Nous n'avons pas vécu six mois de victoires. Une livraison est arrivée avec deux jours de retard. Un fournisseur a augmenté ses tarifs. Une cuve a nécessité une réparation coûteuse. J'ai parfois passé mes soirées à vérifier trois fois des tableaux parce que la peur me disait que toute erreur serait utilisée contre moi. Avec l'aide de la thérapeute, j'ai appris à distinguer la vigilance utile du besoin impossible de tout prévoir.

La vente de l'appartement de Paul a été finalisée dans le respect des étapes prévues. Madame Charrier était restée chez elle, son bail poursuivi avec le nouvel acquéreur. Une somme substantielle avait permis à mon père de réduire sa dette. L'accord conclu avec Aster était appliqué selon l'échéancier ; les conditions demeuraient strictes, mais la menace immédiate sur ses titres s'était éloignée. Paul ne me demandait plus de lui dire qu'il avait bien fait. Il envoyait simplement les justificatifs à Camille.

Le matin de la première vendange sans Julien, Malika est arrivée à cinq heures et demie avec une lampe frontale. Elle avait préparé les équipes et vérifié les contrats des saisonniers. Je lui ai apporté un café.

« Tu sais ce que j'aime dans cette année ? » a-t-elle demandé.

« Le rendement ? »

« Personne ne nous a promis une récolte historique en avril. Alors si elle est correcte, ce sera une bonne nouvelle. »

J'ai ri. Le ciel était encore sombre, les vignes humides. Les premiers vendangeurs avançaient entre les rangs en parlant de leurs enfants et de la météo. J'ai pris un sécateur, puis je me suis arrêtée. Mon rôle ce matin-là n'était pas de me mettre au premier plan sur chaque photographie ; c'était de m'assurer que le travail soit organisé, payé, sécurisé.

Antoine m'a demandé de goûter les premiers raisins. Ils avaient la peau épaisse et une acidité vive. J'ai pensé à mon père, qui m'avait appris à attendre avant de décider qu'un fruit était mûr. Il est venu nous rejoindre vers huit heures. Il a salué les équipes, puis m'a demandé où je souhaitais qu'il travaille.

« Avec Antoine sur la parcelle du nord, si ça lui convient. »

Il a accepté. Il avait perdu son ancien rôle de chef incontesté ; il retrouvait quelque chose de plus simple : participer à un travail dont les décisions ne reposaient plus uniquement sur lui.

À midi, Yasmina a installé une table à l'ombre des platanes. Elle servait un repas chaud aux équipes. L'odeur de la sauce aux tomates m'a rappelé les vendanges de mon enfance. Manon, venue après l'école avec Marion, a posé devant chaque assiette un petit marque-place dessiné au feutre.

« Tu en fais trop », ai-je plaisanté.

« Il faut que les gens sachent où s'asseoir. Sinon, ils prennent les meilleures places. »

« Et qui décide où je m'assois ? »

« Toi. Tu es grande. »

J'ai regardé ma sœur. Elle a souri. Cette phrase, enfantine et parfaite, aurait suffi à résumer la moitié de notre année.

Le soir, Camille a annoncé que les ventes du trimestre dépassaient légèrement le scénario prudent. Pas assez pour oublier les dettes. Assez pour poursuivre les recrutements saisonniers correctement et engager la maintenance prévue. Nous avons choisi d'affecter une part du résultat à une réserve de sécurité plutôt qu'à une réception somptueuse célébrant notre retour.

Après la réunion financière, Louise est venue me faire goûter l'essai commencé plusieurs mois plus tôt. Nous avions réduit son budget sans annuler la recherche. Le résultat n'était pas spectaculaire : un vin plus léger, avec une finale un peu courte, mais une fermentation régulière. Elle avait consigné toutes les conditions et les écarts. « On peut apprendre de ce lot même si on ne le vend pas », a-t-elle dit. J'ai pensé aux décisions de Julien qui ne supportaient jamais une conclusion moins brillante que prévu. Nous avons choisi de ne pas commercialiser cet essai et de reprendre certains paramètres l'année suivante.

Sur le quai, Malika m'a annoncé qu'une nouvelle recrue avait signalé une consigne imprécise concernant le chargement. Au lieu de l'accuser de ralentir les camions, l'équipe avait suspendu quelques minutes l'opération, clarifié la procédure et repris en sécurité. J'ai demandé qu'on remercie publiquement la recrue sans lui faire porter le rôle d'une héroïne. Malika a répondu qu'un milieu de travail fonctionnait mieux quand on pouvait dire « je ne comprends pas » avant qu'un accident se produise. Sa phrase semblait s'appliquer à tant d'autres décisions que nous avions prises, trop tard, autour du mariage et du prêt.

Plus tard, en rangeant les bottes dans l'entrée, j'ai remarqué ma robe de mariée dans son sac. Yasmina l'avait conservée comme promis, sans jamais me demander quoi en faire. J'ai ouvert la fermeture. La dentelle portait encore des traces pâles de crème, mais la couturière que nous avions consultée estimait possible de récupérer une partie du tissu.

Je n'avais pas envie de la remettre. J'ai demandé à Yasmina si elle accepterait d'en utiliser un morceau pour décorer des coussins destinés à l'atelier des enfants, après un nettoyage approprié. Elle a réfléchi.

« Si tu le choisis vraiment, oui. Pas pour prouver que tu as tourné la page. »

« Je le choisis. Je veux que le tissu serve à quelque chose qui ne m'oblige pas à le porter. »

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Nous avons sélectionné une petite bande de dentelle non abîmée. Le reste attendrait. Cette décision minuscule m'a fait davantage de bien qu'une cérémonie entière organisée autour de ma guérison.

Le lendemain, Salomé m'a téléphoné pour m'annoncer qu'une date d'audience se précisait concernant les violences et les faits connexes examinés séparément. Elle m'a demandé de préparer mes disponibilités, pas mon courage. Je lui ai répondu que je viendrais, puis je suis retournée vérifier les raisins avec Antoine.

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