Chapter 6 - Le frère invisible

« Thibault Beaumont », ai-je répété devant mon père.
Paul a levé les yeux de la tasse qu'il tenait depuis dix minutes. « Julien ne t'en a jamais parlé ? »
J'ai senti la colère monter, non contre le seul mensonge, mais contre la facilité avec laquelle tout le monde semblait connaître une partie de ma vie que j'ignorais.
« Toi, tu le connais ? »
« Je l'ai croisé à une réunion de financement. Julien l'a présenté comme un cousin. »
« Tu ne trouvais pas étrange qu'un cousin porte son nom ? »
« Élise... »
« Non. Ne me demande pas de comprendre avant de répondre. »
Mon père a baissé la tête. C'était la première fois que je lui parlais sur ce ton. Je m'en suis voulue aussitôt, mais je n'ai pas retiré la question. Il a fini par admettre que Thibault s'occupait des montages immobiliers proposés autour du domaine. Grand, discret, il parlait rarement en réunion, toujours après Julien, jamais avant.
« Je pensais qu'il était là pour vérifier les chiffres », a dit Paul.
« Nous allons précisément les vérifier. »
Camille a retrouvé une adresse pour sa société, Passage Nord. Elle correspondait à un bureau de domiciliation à Nantes. Les paiements de Sillage y transitaient avant d'être dispersés. Rien, à ce stade, ne prouvait qu'ils finissaient dans la poche de Julien ; une partie pouvait couvrir de vrais services. Mais l'ensemble rendait urgent un examen indépendant.
À midi, je suis allée voir Salomé avec un carnet où j'avais noté les faits sans adjectifs. Elle m'a écoutée raconter Thibault, les factures et le message vocal enregistré sur le téléphone de mon père.
« Tu fais mieux que dimanche », m'a-t-elle dit.
« Dimanche, j'avais de la crème dans les yeux. »
Elle a souri, puis retrouvé son sérieux. « Nous allons demander les pièces auxquelles la société a droit, signaler les éléments pertinents et protéger les accès. Mais attention : Julien pourrait être capable de tout ce dont tu le soupçonnes, et certains documents pourraient aussi avoir une explication. Il faut accepter d'être surprise dans les deux sens. »
Je n'avais aucune envie d'être surprise favorablement. J'ai néanmoins promis de ne pas annoncer d'accusations que je ne pouvais pas étayer.
En sortant, j'ai croisé Anaïs Leduc dans le hall. Ses cheveux blonds étaient attachés par un foulard soyeux. Elle portait un tailleur bleu sombre et tenait son téléphone comme un bouclier.
« Élise. Je voulais justement vous joindre. »
« À quel sujet ? »
« Les images du mariage ont été sorties de leur contexte. Julien traverse une période très difficile. »
« La caméra commence avant la gifle. »
Ses yeux ont glissé vers la porte du cabinet. « Je ne peux pas parler ici. »
« Alors ne parlez pas. Mais ne me demandez pas de répéter votre version. »
Elle a pris une inspiration. « Vous ne connaissez pas sa famille. »
« Je commence à connaître les effets de ses décisions. »
Je suis passée devant elle. À travers les vitres du hall, je l'ai vue rester immobile, puis composer un numéro. Je n'ai pas pu savoir qui elle appelait.
L'après-midi, je me suis rendue chez Odile. Sa maison de pierre, à l'entrée de Tours, ressemblait à une galerie de meubles chers. Je n'y suis pas entrée. Je l'ai appelée depuis le portail et lui ai demandé si elle accepterait un entretien en présence de Salomé. Elle a refusé.
« On n'introduit pas des avocats dans une conversation de famille », a-t-elle dit.
« Vous avez utilisé le mot famille pour excuser une gifle. Je préfère un témoin. »
« Tu devrais songer aux conséquences pour le domaine. »
« J'y songe tous les jours. Qui est Thibault ? »
Elle a laissé passer un long silence. Puis elle a répondu : « Le fils que mon mari a eu avant de m'épouser. Je l'ai élevé. Julien préfère ne pas en parler. »
Ce n'était donc pas une double vie mystérieuse surgie de nulle part. C'était un demi-frère dont Julien avait choisi d'effacer l'existence auprès de moi, tout en l'employant dans nos affaires.
« Pourquoi le cacher ? »
« Parce que Thibault a toujours été jaloux. Il estime que Julien lui doit sa place. »
« Les paiements à sa société prouvent qu'ils travaillent ensemble. »
Odile a raccroché.
Le soir, Gabriel m'a accompagnée au marché. Je n'avais pas osé y retourner seule depuis les vidéos du mariage. Près du fromager, une inconnue m'a reconnue et m'a dit : « Il faut pardonner, madame. Les mariages stressent tout le monde. »
Gabriel s'est raidi. Je lui ai posé la main sur l'avant-bras.
« Merci pour votre avis », ai-je répondu à la femme. « Je n'en ai pas demandé. »
Nous avons continué notre chemin. Il a soufflé : « Je ne sais pas comment tu fais pour rester polie. »
« Je ne suis pas polie. Je protège juste le peu d'énergie qu'il me reste. »
Au rayon des fruits, une autre femme s'est approchée. Elle ne m'a donné aucun conseil. Elle m'a simplement dit que sa sœur avait vécu une situation semblable, puis elle m'a laissé faire mes courses. Cette délicatesse m'a davantage soutenue que tous les discours.
Nous sommes passés devant la librairie où notre mère achetait chaque rentrée les cahiers de Manon. Un recueil de photographies de la Loire était exposé en vitrine. Gabriel m'a demandé si j'avais envie d'entrer ; j'ai d'abord refusé, craignant qu'une autre personne me reconnaisse. Puis j'ai poussé la porte. La libraire nous a salués sans commenter la vidéo. J'ai acheté un carnet à couverture verte pour distinguer les rendez-vous liés à la plainte de ceux liés à l'entreprise. Gabriel a choisi un album sur les oiseaux pour sa fille. En sortant, nous n'avions rien résolu, mais nous avions fait des courses qui ne concernaient pas Julien. Je me suis promis de ne pas laisser toute la ville devenir une salle de tribunal imaginaire.
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En rentrant, j'ai trouvé un message de Camille. Elle avait localisé le projet que Passage Nord cherchait à monter : une plateforme événementielle et logistique, avec accès par l'ancienne école. Dans la brochure commerciale, le domaine des Ormes figurait déjà comme « partenaire foncier confirmé ».
Personne chez nous n'avait confirmé quoi que ce soit.