Chapter 7 - Les gens derrière les bouteilles

Le lendemain, Malika m'attendait devant le quai de chargement avec un registre de retards. Elle n'avait pas besoin d'élever la voix ; chez elle, une feuille posée sur une table signifiait qu'il fallait se mettre au travail.
« Trois expéditions suspendues », a-t-elle annoncé. « Deux clients demandent un acompte remboursable avant de payer le solde. Et les saisonniers veulent savoir si la vendange d'automne aura lieu. »
Je lui ai demandé de m'accompagner au bureau. Elle a refusé.
« On va parler ici. C'est ici que les chauffeurs attendent depuis cinq heures. »
Elle avait raison. J'ai consulté les factures près de la porte ouverte, entre l'odeur du carton humide et le grincement du chariot élévateur. Camille nous a rejointes avec les échéances des trente prochains jours. Une commande de restaurant pouvait partir immédiatement si nous faisions venir un transporteur indépendant. Une seconde dépendait de palettes bloquées par une société qui travaillait habituellement avec Julien.
« Je téléphone au restaurateur », ai-je dit. « Je lui donne une date réelle, pas une promesse. »
Malika m'a observée. « Et s'il annule ? »
« Il annulera. Ce sera son droit. On aura au moins cessé de lui mentir. »
J'ai passé la matinée à appeler. Certains clients me félicitaient d'avoir enfin repris la main. D'autres évitaient la question du mariage et réclamaient des garanties. Un hôtelier m'a demandé si notre nom allait devenir embarrassant pour ses événements.
« Nos vins n'ont frappé personne », ai-je répondu. « Je comprends votre inquiétude. Je peux vous mettre en relation avec notre responsable de production. »
Il a ri nerveusement, puis accepté de maintenir sa commande réduite. Ce n'était pas un miracle. C'était huit palettes qui pourraient payer une partie des salaires.
À la pause, Malika m'a invitée à m'asseoir avec les préparateurs de commandes. Elle avait trente-neuf ans et deux adolescents qui se disputaient la salle de bains tous les matins. Elle connaissait l'entreprise dans ses angles morts.
« Ton père nous disait toujours qu'on était une famille », a-t-elle commencé.
J'ai fermé les yeux. Je craignais la suite.
« Sauf qu'une famille ne décide pas du jour au lendemain qu'elle ne peut plus expliquer les comptes. Il nous a laissés apprendre la dette par les journaux. »
« Tu as raison. »
« Je ne veux pas que tu dises seulement ça. Je veux un calendrier de réunions et une personne à qui adresser les questions sans risquer sa place. »
J'ai pris mon stylo. Nous avons fixé un point hebdomadaire. Camille fournirait des informations financières communicables. Le représentant du personnel pourrait faire remonter les questions. Je n'avais pas à inventer une grande scène de solidarité ; il fallait des pratiques vérifiables.
Une préparatrice, Inès, m'a montré la photographie d'un dessin sur son téléphone. Manon avait organisé, avec l'école, une collecte pour repeindre l'atelier des enfants l'été précédent. Les salariés y avaient donné des pots de peinture et des week-ends.
« Tu ne te bats pas seulement pour ton père », a dit Inès. « Cet endroit, on l'a aussi construit. »
J'ai pensé à l'annexe et à son option d'acquisition. Pour la première fois, la question de l'école n'était plus une affaire de nostalgie privée. Je devais défendre une fonction collective, tout en acceptant que certaines activités du domaine puissent changer pour survivre.
À quinze heures, Marion a réuni les responsables de production. Elle a annoncé qu'elle prenait provisoirement la supervision des achats pendant la réorganisation. Elle était meilleure que moi pour négocier avec les fournisseurs. Cela m'a coûté de lui déléguer cette partie ; je voulais tout voir, tout contrôler, empêcher chaque catastrophe avant qu'elle survienne.
« Élise », m'a-t-elle dit après la réunion, « tu as le droit de ne pas faire les choses toute seule. »
« Je ne veux pas que tu payes mes erreurs. »
« Je suis actionnaire, pas une figurante. Et les erreurs de Julien ne sont pas les tiennes. »
Elle a posé devant moi un tableau de prévisions qu'elle avait préparé pendant la nuit. Il fallait suspendre deux dépenses de représentation, renégocier un transport et préserver la maintenance des pressoirs. Nous pouvions tenir six semaines si les encaissements prévus arrivaient ; moins si un gros client se retirait.
Avant la visite de mon père, Antoine m'a entraînée derrière la cave pour examiner une machine que Julien avait voulu remplacer à grands frais. Le mécanicien estimait qu'une réparation bien documentée suffirait pour la saison, sous réserve des contrôles obligatoires. Nous avons demandé un second devis. « Je refuse de faire croire aux gars qu'on économise sur leur sécurité », a dit Antoine. « Mais je refuse aussi qu'on achète une machine neuve parce qu'un commercial aime les rubans rouges des inaugurations. » Nous avons ajouté le sujet au tableau des décisions. Puis j'ai rejoint Malika pour examiner la répartition des heures supplémentaires : certains employés en avaient accepté beaucoup par loyauté, sans être sûrs de leur récupération. Il fallait corriger ces pratiques sans leur demander un sacrifice héroïque supplémentaire. Malika a organisé un relevé individuel et proposé une réunion courte, sur le temps de travail. J'ai signé l'accord et demandé qu'on vérifie la situation le mois suivant.
Camille m'a rejoint près de la porte du chai. Elle m'a montré une vieille commande perdue après un appel de Julien au client. Nous avons décidé de ne pas contourner l'ancien directeur par des promesses intenables, mais de faire intervenir Antoine pour expliquer la qualité et la disponibilité réelles du vin. L'acheteur a demandé un échantillon et quarante-huit heures pour décider. Cela ne produisait pas un miracle commercial ; cela rétablissait une conversation normale. Quand j'ai levé les yeux, le quai était encore encombré. Pourtant, chaque problème avait enfin le nom d'une personne chargée de le traiter.
Le soir, Paul est venu aux quais pour présenter des excuses aux salariés, sans leur demander de le consoler. Malika l'a écouté, puis a demandé les montants et les échéances. Il les a donnés. Quand il a fini, elle a répondu : « Bien. On pourra travailler à partir de ça. »
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En refermant le bureau, Camille m'a appelée. Une banque avait reçu le matin même un courrier lui annonçant que le domaine préparait sa liquidation. Le document portait le logo de notre société et une signature numérisée à mon nom.
Je n'avais signé aucun courrier.