Chapter 12 - La femme qui gardait les clés

Solange Rivière vivait aux Jardins de l'Aube depuis que ses jambes ne lui permettaient plus de monter les escaliers de sa maison. Elle avait quatre-vingt-deux ans, des cheveux blancs coupés court et des lunettes retenues par une chaîne rouge. Elle était l'ancienne trésorière de l'association créée avec ma tante Jeanne pour faire vivre l'école des vendangeurs.
Je ne me suis pas présentée à l'improviste. La direction a vérifié qu'elle souhaitait me recevoir, puis nous avons pris rendez-vous avec Salomé pour l'accompagner. Je craignais de découvrir une pauvre femme manipulée, un nouveau dossier scandaleux, une preuve miraculeuse qui ferait s'écrouler tous nos problèmes. J'ai trouvé Solange devant une fenêtre, en train de terminer une grille de mots croisés.
« Tu ressembles à ta mère quand elle était en colère », a-t-elle annoncé.
« C'est possible. Je suis souvent en colère ces jours-ci. »
Elle a ri et nous a servi des biscuits secs. Nous avons parlé de Jeanne, de ses robes fleuries, de sa façon d'apprendre aux enfants à tenir un pinceau sans leur montrer exactement quoi dessiner. Puis Solange a ouvert un classeur.
« Odile Beaumont est venue trois fois », a-t-elle dit. « Elle voulait que l'association abandonne son droit d'occuper l'école. En échange, elle promettait un don à notre nouvelle salle d'activités. »
« Vous avez accepté ? »
« Non. J'ai demandé un écrit. Elle ne voulait pas de papier. Ce qui est curieux chez une femme qui réclame tant de signatures. »
Nous avons examiné la convention. Elle avait été conclue par notre société six ans plus tôt, avec une durée encore en cours et des conditions précises de résiliation. Les activités s'étaient interrompues après la maladie de Jeanne, mais l'association était toujours constituée et ses droits méritaient un examen juridique sérieux.
« Ce document peut-il sauver l'école ? » ai-je demandé.
Salomé n'a pas sauté sur une conclusion. « Il peut empêcher qu'on la présente comme libre de toute occupation et renforcer notre position. Il faudra regarder les obligations de chaque partie. »
Solange a fermé son classeur. « Je n'ai pas attendu tout ce temps pour qu'on fasse de ces murs un trophée de famille. Jeanne avait promis qu'un enfant du village aurait toujours un endroit où ne pas être évalué. C'est moins grand qu'une fortune. Ça vaut pourtant qu'on se batte. »
J'ai pensé à Manon et à son dessin. « On veut rouvrir l'atelier. Mais les finances sont difficiles. »
« On peut recommencer avec des samedis, deux tables et trois bénévoles », a-t-elle répondu. « C'est comme ça qu'on a commencé. »
Sur le trajet du retour, j'ai demandé à Salomé pourquoi la direction de l'établissement avait évoqué un dossier à mon nom. Solange avait donné son accord pour qu'on me prévienne : elle possédait une copie de la convention et une lettre de Jeanne destinée à la famille Moreau, jamais envoyée après son décès. Il n'y avait aucune succession cachée, seulement une volonté que le lieu reste utile.
La lettre de Jeanne tenait sur deux pages. Elle me racontait que ma mère s'était un jour enfermée dans l'école pour pleurer après une dispute avec Paul, puis qu'elle avait rouvert la porte aux enfants une heure plus tard. « Elle n'a pas cessé de souffrir parce qu'ils sont arrivés, écrivait Jeanne. Elle a simplement refusé que sa douleur décide seule de la suite. »
J'ai replié la lettre en silence.
Au domaine, Marion travaillait avec Camille sur une vente de stocks anciens. Trois cavistes indépendants acceptaient un acompte pour une sélection de millésimes, à condition que le domaine conserve son équipe et annonce clairement son nouveau calendrier de livraison. Ils ne nous faisaient pas un cadeau ; ils achetaient un vin dont ils appréciaient la qualité.
J'ai passé une heure à vérifier les quantités avec Antoine. Les bouteilles les plus anciennes avaient été élevées du temps de ma mère. Leur vente me faisait l'effet de céder des photos de famille, puis je me suis rappelé qu'elles avaient été produites pour être bues, pas pour rester dans un caveau comme des reliques.
« Elle aurait préféré les voir sur une table », a dit Antoine en lisant ma pensée.
« Peut-être même dans un verre ébréché. »
« Surtout si la conversation était bonne. »
Le soir, un communiqué signé Aster Capital annonçait qu'une procédure de recouvrement serait envisagée si le prêt de Paul n'était pas régularisé. Ce n'était pas une surprise, mais la mention de notre nom a relancé les rumeurs. Julien a partagé le communiqué avec ce commentaire : « J'avais prévenu. »
Le communiqué avait provoqué une cascade d'appels. Un fournisseur demandait si nous pouvions honorer ses factures ; une association locale s'inquiétait de voir le bâtiment fermé définitivement. Je leur ai répondu séparément. Les dettes de mon père ne se confondaient pas avec celles de la société, et le bâtiment faisait l'objet de questions juridiques encore ouvertes. Promettre un avenir radieux à chacun aurait été plus facile que d'expliquer les limites de ce que nous savions. Pourtant, au troisième appel, j'ai commencé à sentir que dire la vérité me faisait gagner du temps au lieu d'en perdre.
Camille et moi avons préparé un tableau de questions fréquentes pour l'équipe : quels paiements étaient acquis, lesquels dépendaient des ventes, quand se tiendrait la prochaine réunion. Nous avons laissé une colonne pour les questions auxquelles nous n'avions pas encore de réponse. La colonne était longue. Je l'ai montrée à Marion, qui a dit : « Au moins, elle ne se remplira pas de promesses inventées. » Nous avons demandé à Rémi de mettre à disposition une version papier pour ceux qui n'avaient pas d'accès régulier aux courriels de l'entreprise. Ce geste m'a paru plus important qu'une vidéo de moi en train de traverser bravement les vignes.
Un petit groupe de salariés a demandé à me voir avant de rentrer. Malika m'a remis une feuille contenant une dizaine de propositions pour réduire les coûts sans supprimer d'emplois : mutualisation des transports, réparations internes, vente directe mensuelle.
« On ne te demande pas d'être une sainte », a-t-elle dit. « On te demande d'écouter les gens qui connaissent leur poste. »
J'ai regardé les signatures au bas de la page. Ils avaient préparé des idées pendant leur pause, sans que personne le leur ordonne.
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« Je vous réponds vendredi, point par point. »
À peine avaient-ils quitté la pièce que mon téléphone a affiché une nouvelle vidéo publiée par Anaïs. Elle affirmait que j'utilisais les salariés comme bouclier pour une querelle privée. Cette fois, elle avait filmé Malika de loin, sans son accord, devant le quai.