Chapter 19 - La vérité dans les comptes

Le rapport provisoire de l'auditeur indépendant est arrivé un jeudi matin. Il ne disait pas que tout l'argent avait été volé. Il distinguait les prestations réellement fournies, les factures insuffisamment justifiées et les approbations dont la régularité était contestée. Une telle précision m'avait manqué pendant des années. Julien parlait toujours des comptes comme d'un brouillard réservé aux initiés ; l'auditeur montrait qu'on pouvait les examiner ligne après ligne.
« Nous pouvons demander le remboursement de certaines sommes, mais ce ne sera pas instantané », a expliqué Salomé.
Camille a fait glisser un tableau vers moi. « Les honoraires suspects s'élèvent à environ cent trente mille euros après déduction des prestations documentées. D'autres opérations sont en cours de vérification. »
« Et le projet immobilier ? »
« Une partie des études a été payée par Sillage, puis refacturée au domaine comme campagne d'exportation. »
Je me suis souvenue des soirées où Julien me promettait qu'il passait la nuit sur les marchés asiatiques. Pendant ce temps, il pouvait utiliser nos ressources pour préparer la cession de l'école. La possibilité me donnait la nausée, mais je me suis forcée à rester dans la salle jusqu'à la fin du rapport.
Le représentant des salariés a assisté à la présentation des données communicables. Il a posé des questions précises sur les salaires, les fournisseurs et les emplois prévus dans chaque scénario. Personne n'a parlé de ma vie privée tant qu'elle n'avait pas de conséquence sur ces sujets.
À la pause, Malika m'a rejoint près de la machine à café.
« Tu sais ce qui me met le plus en colère ? »
« Je crois, mais dis-le. »
« Quand on demandait un nouveau transpalette, Julien répondait qu'on n'avait pas les moyens. Maintenant, je vois combien coûtait une campagne de communication qui n'existait même pas. »
Elle a remis son gobelet dans le distributeur. « Je ne veux pas qu'on nous demande de travailler davantage pour effacer leurs factures. »
« Nous n'avons pas à le faire. Les économies doivent être discutées, et les sommes litigieuses suivront leur propre procédure. »
Je lui ai proposé de participer au prochain entretien avec la banque, en tant que représentante du fonds. Elle a accepté à condition d'avoir les documents à l'avance. Son exigence m'a fait sourire : elle refusait les rôles décoratifs.
Plus tard, Étienne Roche est venu me voir avec son directeur financier. Il souhaitait vérifier pourquoi l'option sur l'école figurait comme validée dans les documents qu'il avait reçus. Salomé était présente. Nous lui avons montré le numéro de résolution erroné et la convention d'occupation, sans divulguer d'éléments de l'enquête qui n'avaient pas à l'être.
« Je n'ai pas autorisé une fraude », a-t-il insisté.
« Vous avez accepté une présentation sans demander les pièces originales », ai-je répondu.
Il a posé son stylo. « C'est juste. Je ne vais pas prétendre qu'une bonne affaire m'a rendu méfiant. »
Cette admission m'a surprise. Elle ne faisait pas de lui notre allié. Elle rendait seulement la conversation possible. Il a annoncé qu'il suspendait les démarches de mesure et qu'il demanderait à ses conseils d'examiner l'ensemble des contrats avant toute nouvelle offre.
Au dîner, Paul nous a dit qu'il souhaitait vendre son appartement de Tours, hérité de sa propre mère, pour rembourser une part du prêt. C'était un petit logement loué à une retraitée depuis vingt ans. J'ai immédiatement pensé à elle.
« Une vente ne doit pas devenir son problème », ai-je dit.
« Son bail sera respecté. Je ferai vérifier les conditions avant de bouger. Et je ne vous demande pas de m'acheter ma culpabilité. »
Marion l'a observé. « Pourquoi maintenant ? »
« Parce que je ne peux plus dire que je veux sauver le domaine tout en laissant vos biens payer seuls le prix de mes choix. »
Mon père a sorti une estimation ancienne de l'appartement. Elle datait d'avant les travaux du quartier et n'avait plus beaucoup de valeur pour notre situation. Je lui ai demandé d'en obtenir une nouvelle, de vérifier le bail avec un professionnel et d'informer la locataire avant toute démarche concrète. « Je pourrais trouver un acheteur rapidement », a-t-il dit. « Rapidement n'est pas forcément loyal », a répondu Marion. Elle pensait à madame Charrier, à son âge, à la façon dont une décision familiale pouvait peser sur la vie d'une personne qui n'avait rien signé avec Julien.
Nous avons aussi regardé les échéances du prêt. L'argent de l'appartement, même au meilleur prix plausible, ne suffirait pas à régler seul la totalité. Camille a calculé plusieurs hypothèses. Dans l'une, les ventes de vin et le produit de l'appartement permettraient de réduire la somme à renégocier. Dans une autre, une mauvaise récolte imposerait des délais supplémentaires. Mon père a étudié les chiffres sans les repousser. « Si on avait fait ça il y a deux ans, je n'aurais peut-être pas mis mes actions en garantie », a-t-il dit. Je n'ai pas répondu par une formule consolante. Nous savions tous que c'était possible. Nous pouvions seulement en tirer une méthode pour la suite.
Le notaire indépendant nous a rappelé au téléphone qu'un prix affiché ne constituait pas un financement disponible. Entre une estimation, une offre, les étapes d'une vente et les délais de paiement, plusieurs mois pouvaient s'écouler. J'ai demandé que notre plan bancaire repose d'abord sur les encaissements certains, et que le produit de l'appartement ne figure que dans un scénario conditionnel. Paul a accepté cette prudence, même si elle réduisait la place de son geste dans les chiffres présentés aux autres.
Nous avons décidé d'examiner la faisabilité avec un professionnel, sans précipiter la vente ni promettre une somme inconnue. Pour une fois, mon père n'avait pas sorti une signature devant nous en demandant confiance. Il avait présenté une idée que nous pouvions discuter.
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À vingt-trois heures, Camille m'a envoyé les premiers éléments sur la structure bénéficiaire liée aux honoraires de cession. Le nom d'Odile Beaumont apparaissait parmi les associés d'un véhicule d'investissement qui percevrait une commission si la vente aboutissait.
Sa mère n'avait donc pas seulement défendu Julien par loyauté. Elle avait un intérêt financier personnel à notre défaite.