Chapter 1 - Les deux places qu’il m’a volées

« Il reste deux places ! » cria la secouriste. « Une priorité aux blessés ! »
J’étais assise dans les gravats, à moins de dix mètres de l’hélicoptère. Mon jean était ouvert au genou, ma chaussure gauche avait disparu sous une dalle et je maintenais ma jambe contre moi pour empêcher la douleur de me faire perdre connaissance. La poussière collait à mes bras nus et à mon débardeur rose. Derrière la machine, le viaduc des Salines ressemblait à un animal dont on aurait brisé la colonne vertébrale. Le séisme avait frappé Saint-Clair-sur-Mer quatorze minutes plus tôt. Notre hôtel, l’Aurore, n’avait plus de façade côté mer.
Mon mari m’avait vue. J’aurais préféré qu’il ne me voie pas : pendant cette seconde, il avait eu le temps de choisir.
« Adrien ! » J’étendis la main. « Ma jambe est coincée. Aide-moi ! »
Il serrait contre lui Camille Roussel, directrice de la communication du groupe Delcourt, dont la robe claire était tachée de poussière. Elle pleurait, mais marchait parfaitement. Adrien portait encore sa chemise bleue du déjeuner d’inauguration. Une tache de sang lui barrait la joue ; je compris bientôt que ce n’était pas le sien.
La secouriste descendit de l’hélicoptère et se dirigea vers moi. « Je m’appelle Nora. Je vais examiner votre jambe. »
Adrien lui barra le passage d’un bras. « Une équipe est déjà chargée d’elle. Prenez Camille, elle a du mal à respirer. »
« Je ne vois aucune équipe », répondit Nora. Elle regarda ma jambe, puis Camille. « Madame, pouvez-vous marcher ? »
Camille ouvrit la bouche. Adrien répondit à sa place : « Elle est en état de choc. »
Une secousse secondaire roula sous nos pieds. Du béton tomba de la pile du pont. Le pilote fit signe de se dépêcher. Nora saisit sa radio et demanda une équipe au point de rassemblement nord ; une voix répondit que l’accès était obstrué, mais qu’un groupe tentait de contourner les décombres.
Adrien poussa Camille sur la première banquette. Il monta derrière elle. Nora lui agrippa la manche. « Monsieur, vous êtes valide. Sortez. »
« Je suis le responsable de cet établissement. Je dois coordonner l’évacuation. » Son regard effleura le mien. « Élise connaît les issues. Elle tiendra. »
Je connaissais les issues. Il ne savait même pas à quel point cette phrase était cruelle.
Le pilote cria que la passerelle menaçait de tomber sur l’aire de décollage. Nora n’avait plus le temps de faire descendre Adrien sans exposer tout le monde. Elle me désigna du doigt, répéta ma position à la radio et recula à contrecœur. L’appareil s’éleva. À travers la porte ouverte, je distinguai le visage de mon mari. Il détourna les yeux avant que le patin ait quitté le sol.
Je n’avais plus envie de crier son nom.
J’avais envie de me souvenir.
Deux heures auparavant, Adrien m’avait demandé de signer une déclaration selon laquelle les travaux de consolidation de l’Aurore avaient été achevés. Il avait posé le document près de ma tasse de café, avec le sourire qu’il réservait aux photographes. J’avais refusé : deux points de fixation du couloir d’évacuation, repérés R17 et R18, n’avaient pas été contrôlés. Il m’avait soufflé : « Tu vas encore gâcher une journée importante avec tes précautions ? » Camille avait baissé les yeux sur son téléphone. Aucun des deux ne s’était inquiété de ma réponse.
Je suis ingénieure spécialisée dans la sécurité des bâtiments anciens. J’avais accepté une mission indépendante pour examiner la rénovation de l’hôtel, pas pour offrir une caution à mon mari. Pendant onze ans de mariage, j’avais confondu loyauté et silence. La semaine précédente, j’avais envoyé à un laboratoire des prélèvements prélevés autour de certaines fixations. Les résultats devaient arriver le lendemain.
Une poutre craqua au-dessus de moi. Je me plaquai contre les pierres et attendis. Le grondement passa. Ma jambe droite pouvait bouger, pas la gauche. Un morceau de rambarde la maintenait sous un angle douloureux, mais je sentais mes orteils. Je n’allais pas tirer dessus au hasard. Sous le garde-corps renversé, je distinguai un étroit passage de drainage dont je connaissais l’existence grâce aux anciens plans. Il débouchait près de l’ancien local des pompes. Les sauveteurs disposeraient d’un accès si je pouvais leur indiquer lequel.
Je sortis mon téléphone de ma poche. L’écran était fendu. Un seul trait de réseau. Je composai le numéro d’urgence, donnai mon nom, ma position et précisai : « N’entrez pas par l’escalier ouest. L’attache R17 a cédé. Passez par le drainage côté mer. » La communication se coupa avant que j’obtienne une confirmation.
Je posai le téléphone à l’abri d’une pierre et fixai ma jambe. J’avais envie de penser à notre fille, Lou, seize ans, restée chez ma mère dans le village voisin. Au lieu de cela, mon regard accrocha un morceau de métal dans la poussière. Une attache arrachée à la structure. Le marquage R17 était encore visible ; la pièce avait cassé net à l’endroit précis où j’avais demandé un contrôle. L’acier paraissait trop mince. Je la photographiai avec la date et les débris environnants, sans rien déplacer.
Une silhouette apparut derrière une ouverture. « Il y a quelqu’un ? »
« Ici ! »
Un homme aux épaules larges s’agenouilla de l’autre côté de la dalle. Son casque portait l’inscription SOREL. Il avait une mâchoire carrée, le visage fatigué d’un ancien boxeur et des yeux étonnamment calmes. Derrière lui, deux pompiers déroulaient un matériel de stabilisation.
« Gabriel Sorel. Je vais rester avec vous. Comment vous appelez-vous ? »
« Élise Varenne. Ne tirez pas sur la rambarde tant qu’elle n’est pas calée. »
Il observa le métal, puis me regarda. « Vous êtes ingénieure ? »
« Oui. Et je crois que cette pièce n’aurait jamais dû être posée ici. »
Gabriel fit reculer son collègue d’un pas. « On la prendra en photo avant de la dégager. »
Je ne savais pas encore si j’allais remarcher normalement. Je savais seulement une chose : mon mari venait de quitter le lieu d’un drame qui risquait de devenir bien plus grave qu’un adultère.
Au moment où Gabriel glissa une cale sous la rambarde, mon téléphone vibra. Un message d’Adrien venait de traverser le réseau : « Si tu t’en sors, ne parle à personne des travaux. Pense à Lou. »
Je tendis l’écran à Gabriel.
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Son expression ne changea pas, mais il appela immédiatement son chef.
« Il nous faudra aussi quelqu’un pour conserver les preuves », dit-il.