Chapter 5 - Celui qui avait posé la mauvaise pièce

Sofiane Benali attendait près du distributeur de boissons, avec l’air d’un homme qui envisageait de repartir toutes les dix secondes. Il avait quarante-deux ans, une barbe courte grisonnante et l’avant-bras entouré d’un pansement. Je demandai à Salomé de venir avant de lui parler. Je ne voulais pas mettre cet ouvrier en danger par empressement, ni lui faire croire que je pouvais résoudre sa situation en échange d’un témoignage.
« Je vous ai croisée sur le chantier », dit-il quand nous fûmes assis. « Vous avez demandé où étaient les certificats des tiges. Le chef m’a dit que vous vouliez nous faire perdre du temps. »
« Je voulais les vérifier parce que les étiquettes ne correspondaient pas au lot commandé. »
Il hocha la tête. « Les bonnes pièces sont arrivées un mardi. Le jeudi, on nous a fait démonter deux fixations déjà posées pour les remplacer par des pièces emballées dans des cartons sans marque. J’ai refusé. Le contremaître a dit que le calendrier était imposé et qu’on retiendrait ma paie. J’ai fini par obéir. »
Je demandai qui avait donné l’ordre. Il nomma le contremaître, puis s’interrompit. « Je l’ai entendu parler à quelqu’un au téléphone. Il disait : “Le patron Delcourt veut l’inauguration vendredi, vous comprenez ?” Je n’ai pas entendu Delcourt en personne. »
La distinction était importante. Salomé la nota exactement. Sofiane avait un fils de huit ans et un prêt immobilier. Son employeur sous-traitant venait d’annoncer que plusieurs équipes seraient mises en chômage temporaire. S’il devenait le visage du scandale, sa famille pouvait perdre le peu de stabilité qu’elle possédait. Sa peur ne retirait rien à ce qu’il avait vu.
« Pourquoi me le dire maintenant ? » demandai-je.
« Parce que j’ai entendu Alain Fabre crier dans les cuisines. Je savais où était la porte, et j’ai quand même couru vers la sortie. Depuis, je dors avec sa voix dans la tête. »
« Les pompiers l’ont retrouvé », dis-je. « Il est vivant. »
Sofiane porta sa main à sa bouche. Il resta silencieux un long moment. Je lui proposai de transmettre son témoignage par l’intermédiaire de Salomé, avec les mesures de protection que les autorités pourraient effectivement offrir. Il accepta de parler à l’équipe chargée des constatations, mais refusa pour l’instant la presse. Je respectai son choix.
À l’hôpital où l’on m’avait transférée, Inès vint me voir avec son ordinateur. Le laboratoire n’avait pas encore terminé les essais sur mes prélèvements antérieurs au séisme ; elle avait toutefois reconstitué l’historique des fichiers de réception. Mon avis provisoire comportait trois pages et deux réserves. La copie circulant dans la société ne comptait que deux pages. La troisième, celle où je demandais un contrôle de R17 et R18 avant ouverture, avait disparu lors d’un export depuis un compte administratif du groupe.
« On pourra peut-être établir qui a utilisé ce compte », dit Inès. « Pas avec ce seul écran. Il faut les journaux et les originaux. »
« Au moins, je sais que je n’ai pas imaginé la dernière page. »
« Tu en avais envoyé une copie à mon adresse. Tu avais donc pensé à la conserver. »
Elle ne me félicita pas. Nous étions toutes deux conscientes qu’un document ne rendrait pas la vie à ceux qui manquaient encore à l’appel. Le bilan restait incertain ; des familles attendaient devant les barrières, avec des photographies et des bouteilles d’eau.
Lou arriva avec Hélène et un sac de romans policiers. Elle avait décidé que, si je devais rester alitée, autant me fournir de meilleures intrigues que celles inventées par mon mari. Quand elle remarqua Sofiane dans le couloir, elle me demanda qui c’était. Je répondis qu’il avait travaillé sur le chantier et accepté de dire ce qu’il savait. Elle ne réclama pas son histoire. Je fus soulagée de voir qu’elle commençait à comprendre qu’un témoin n’était pas un personnage à exploiter.
Nous déjeunâmes à trois. Hélène avait apporté des tomates farcies dans des boîtes réutilisables, persuadée que le personnel hospitalier ne pouvait pas nourrir correctement tout le département. Lou raconta le message de son professeur principal, qui lui avait proposé un aménagement d’emploi du temps. Elle voulait retourner en cours, mais pas parler de la catastrophe à chaque récréation. Nous préparâmes ensemble deux phrases simples : « Ma mère va mieux. Je préfère ne pas en discuter. »
Le soir, Lucie Dumas m’appela. Elle avait retrouvé une vidéo diffusée en direct par un invité pendant l’inauguration. On y voyait Adrien féliciter l’équipe pour des travaux « validés sans aucune réserve ». Derrière lui, je me levais de table, visiblement contrariée, et Camille me retenait brièvement par le poignet. Le direct s’interrompait avant notre conversation. Lucie voulait savoir si elle pouvait publier ces images.
« Vous pouvez expliquer qu’elles contredisent la version d’un accord unanime », répondis-je. « Mais ne dites pas ce que je racontais à Camille si vous ne l’entendez pas. »
Un silence, puis Lucie dit : « Vous avez raison. Je vais demander le fichier original. »
À vingt et une heures, une alerte arriva sur le téléphone de Sofiane. Il me la montra lorsqu’il passa récupérer son badge : son entreprise venait de le licencier pour « faute grave ayant compromis les délais de chantier ». Le courrier était daté du lendemain du séisme, avant même qu’il me contacte.
Avant de partir, Sofiane me montra une photo de son équipe prise au début du chantier. Six hommes souriaient devant une camionnette, les mains levées pour cacher le soleil. L’un d’eux avait perdu son logement dans la catastrophe ; un autre cherchait encore du travail. « On a travaillé dur, vous savez », dit Sofiane. « Je ne veux pas que les gens croient qu’on s’en fichait. » Je lui répondis que le sérieux d’une équipe ne rendait pas les pressions invisibles, et que l’enquête devait justement distinguer le travail exécuté, les ordres reçus et les décisions prises plus haut. Il rangea la photo comme on replie une lettre importante.
« Ils ont préparé ça quand ? » demanda-t-il.
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Je regardai la date, puis le dossier de l’entreprise. « C’est justement ce qu’il faut établir. Et vous n’allez pas être obligé de le faire seul. »
Dehors, les secours poursuivaient leurs recherches. Dedans, la première tentative de faire porter la responsabilité du désastre à un homme payé pour obéir venait d’apparaître noir sur blanc.