Chapter 3 - La femme qui n’était pas morte

La première journaliste que je vis au stade tenait son micro à deux mains. Elle s’appelait Lucie Dumas et travaillait pour une radio locale dont j’écoutais les bulletins de circulation. À travers la toile de la tente, je l’entendis demander au responsable médical si une ingénieure nommée Élise Varenne avait été retrouvée.
« Laissez-la entrer », dis-je à Aïcha. « Mais pas de caméra sur les autres patients. »
Lucie entra avec un carnet, sans équipe de tournage. Elle regarda mon bandage, la poche de sérum, puis posa son téléphone face contre la table. « Votre mari a donné une conférence de presse. Il vous décrit comme introuvable depuis le tremblement de terre. Votre mère m’a contactée pour dire que vous étiez en vie. Voulez-vous faire une déclaration ? »
« Je veux d’abord savoir pourquoi vous me croiriez. »
Elle parut surprise. « Je ne vous demande pas de me convaincre pour vous croire sur parole. Je veux vérifier les faits. »
Je lui montrai l’heure de mon appel aux secours, ma photographie de l’attache R17 et le message envoyé par Adrien après le décollage. Je refusai de lui transmettre le dossier complet : les images d’un site encore dangereux pouvaient être sorties de leur contexte, et je ne savais pas si un défaut de métal expliquait à lui seul l’effondrement. Lucie nota ces réserves.
« Vous dites qu’il est parti avec Mme Roussel et qu’il vous a laissée au sol ? »
« Oui. La secouriste qui se trouvait à bord pourra raconter ce qu’elle a vu. Je n’ai pas besoin que vous présentiez mes paroles comme un verdict. »
Lucie rangea son carnet. « Est-ce que je peux au moins annoncer que vous êtes vivante et soignée au stade ? »
« Oui. Et que je demande à ma fille de ne plus recevoir de fausses nouvelles de ma santé. »
En dix minutes, la radio rectifia son bulletin. Adrien appela aussitôt. Je décrochai cette fois, non pour me disputer, mais parce que je voulais entendre ce qu’il tenterait de sauver.
« Élise, enfin ! J’étais fou d’inquiétude. »
« C’est curieux. Tu n’as pas eu l’air inquiet quand Nora t’a demandé de descendre. »
Un silence. Puis un souffle agacé : « Tu ne comprends pas. Il y a des enjeux que tu ne mesures pas. »
« Je mesure très bien une attache qui casse. Tu as autre chose à me dire ? »
« Arrête de parler de R17 au téléphone. Les avocats vont gérer. »
« Quels avocats ? »
« Ceux du groupe. Je te fais transférer dans une meilleure clinique. On pourra régler tout ça en famille. »
Je regardai l’infirmière qui changeait ma perfusion. « Ma famille, pour l’instant, c’est Lou et ma mère. » Je raccrochai avant qu’il transforme ma réponse en négociation.
Hélène arriva en fin d’après-midi, un sac de vêtements dans une main, Lou dans l’autre. Ma mère avait soixante-sept ans, une manière de serrer les lèvres quand elle avait peur et la conviction que les problèmes se résolvaient mieux autour d’une soupe. Elle me vit sur le lit et posa son sac par terre.
« Je vais te gronder plus tard », dit-elle en m’embrassant le front. « Là, tu vas me laisser pleurer deux minutes. »
Lou resta immobile. Elle avait les mêmes yeux gris que son père et mon obstination. Elle portait encore son sweat du lycée. Je lui tendis la main. Elle vint à moi, s’arrêta devant le bandage, puis se pencha sans toucher ma jambe.
« Tu vas guérir ? »
« On me dit que oui, avec du temps et de la rééducation. »
« Papa m’a dit que tu avais choisi de rester derrière pour aider les autres. C’était vrai ? »
« J’ai donné aux secouristes des indications sur les accès. Mais je n’ai pas choisi de rester pendant qu’il partait. »
Lou ferma les yeux. « Je savais qu’il mentait. Je ne savais pas lequel de vous deux avait le droit d’avoir peur. »
Je compris qu’Adrien lui avait confié une tâche intolérable : arbitrer ses parents pendant que l’un d’eux gisait sous le béton. « Tu as le droit d’avoir peur, toi. Tu n’as aucun devoir de nous départager. »
Hélène nous laissa quelques minutes. Lou me parla de la secousse ressentie dans la cuisine de sa grand-mère, des assiettes tombées, du chat qui s’était réfugié dans le panier à linge. Je lui racontai le sauvetage sans détails inutiles. Elle demanda le prénom du pompier ; je lui répondis Gabriel. Elle voulut savoir s’il avait une cape. Nous rîmes, maladroitement, et je sentis que quelque chose de vivant revenait sous mes côtes.
Le soir, Inès m’appela. Nous avions étudié ensemble à Lyon et elle travaillait désormais dans un laboratoire indépendant à Grenoble. Elle avait reçu mes photographies.
« Je ne peux rien conclure à distance », dit-elle, « mais j’ai regardé les documents de réception que tu m’avais envoyés avant le séisme. La dernière version du dossier porte ta signature. »
« Je n’ai signé que l’avis provisoire, avec deux réserves écrites. »
« Je sais. La version diffusée au conseil de direction n’a plus de réserves. »
Je me redressai et grimaçai. « Adrien a utilisé ma signature ? »
« Un fichier a été modifié après ton envoi. Il faut conserver les métadonnées et récupérer l’original, pas accuser au hasard. Je t’enverrai ce que j’ai. »
Je posai le téléphone, le cœur battant. J’avais cru que le secret d’Adrien se limitait à une liaison et à quelques économies dangereuses. Quelqu’un avait peut-être effacé des avertissements précis avant d’autoriser l’ouverture au public.
Lou était revenue près de moi avec un gobelet d’eau. Elle m’observa. « Encore une mauvaise nouvelle ? »
Je ne lui mentis pas. « Il y a des choses sur l’hôtel que je dois faire vérifier. »
« Est-ce qu’il y a des gens morts ? »
« Les secours n’ont pas terminé leurs recherches. Je ne connais pas le bilan. »
Elle posa l’eau. « Alors ne laisse personne changer ce que tu as écrit. »
Je pensais qu’elle allait ajouter une question sur son père. Elle tira simplement la chaise contre mon lit, ouvrit son cahier de mathématiques et se mit à faire ses exercices. Je me surpris à trouver ce bruit de pages plus rassurant que toutes les assurances d’Adrien.
À vingt-deux heures, un courrier électronique du groupe Delcourt arriva sur ma boîte professionnelle. Objet : « Confirmation de votre accord définitif, signé ce matin ». Le document joint indiquait que j’avais personnellement garanti la sécurité de l’aile ouest une heure avant le séisme.
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À cette heure-là, je m’étais déjà disputée avec Adrien devant témoins.
Et le témoin le plus important était peut-être la femme qu’il avait choisie à ma place.