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Chapter 16 - Le prix d’une signature

Le lundi suivant l’audition, Sofiane trouva une enveloppe sous sa porte. À l’intérieur, une proposition de réembauche, deux mois de salaire et un texte prérempli selon lequel il avait « mal interprété des instructions parfaitement conformes ». On lui demandait de signer avant dix-huit heures. Il m’appela depuis le palier, parce que son fils dormait encore et qu’il ne voulait pas réveiller la maison avec sa colère.

« Ils savent que j’ai besoin de travailler », dit-il. « Ils ont raison. Je dois payer le crédit. »

« Vous pouvez faire examiner la proposition avant de décider. Vous n’êtes pas obligé de répondre seul au téléphone. »

« Et si j’accepte ? Vous me détesterez ? »

La question me serra la gorge. Adrien m’avait fait croire qu’on prouvait son amour en acceptant ses conditions. Je ne voulais pas reproduire cela avec Sofiane au nom d’une cause juste. « Je ne connais pas toutes vos contraintes », répondis-je. « Mais la phrase qu’on vous demande de signer contredit votre témoignage. Il faut que vous compreniez ce qu’elle pourrait entraîner. »

Son défenseur syndical examina le courrier le jour même. L’entreprise finit par confirmer que l’offre n’était pas conditionnée à une déclaration publique, puis retira le texte contesté. Une négociation sur son licenciement demeurait possible ; elle ne résoudrait pas l’enquête technique. Sofiane me raconta cette évolution sans triomphe. Il voulait du travail, pas un rôle permanent dans une affaire qui portait déjà le nom de mon mari.

À midi, une association de commerçants lança une collecte pour les travailleurs privés de revenus après le séisme. Mireille insista pour publier des comptes réguliers, les critères d’attribution et l’identité des personnes chargées des décisions. Elle avait vu de trop près ce que pouvait devenir un fonds lorsqu’on le confondait avec la communication d’une entreprise. Je proposai des heures de travail bénévoles, pas la gestion des versements. C’était une manière de participer sans occuper le centre de tout.

Une semaine plus tard, Alain Fabre accepta de rencontrer Sofiane en présence d’un médiateur. Je ne vins pas. Je ne voulais pas transformer deux blessés différents en scène de réconciliation pour soulager ma conscience. Sofiane m’appela après : « Il ne m’a pas pardonné. Il a dit qu’il ne me connaissait même pas assez pour ça. Mais il m’a demandé de témoigner sans changer un mot, parce que sa fille veut comprendre pourquoi la sortie était si difficile à trouver. »

Je répondis que c’était une demande importante. Sofiane savait désormais qu’il pouvait y répondre même sans obtenir l’absolution de qui que ce soit.

De mon côté, je reçus une convocation pour une consultation concernant les accès de l’hôtel. Certains représentants voulaient rouvrir une partie du bâtiment afin de limiter les pertes économiques. Je demandai quels contrôles indépendants avaient été réalisés et quelles zones resteraient interdites. On me répondit par une présentation colorée qui vantait « le retour de la confiance ». J’envoyai une liste de questions écrites plutôt que de donner mon accord à une image de synthèse. Je n’avais plus l’intention de confondre un beau dessin avec une sortie praticable.

Adrien m’écrivit ce soir-là : « Tu participes à ruiner l’entreprise qui paie les salaires de ces gens. » Je relus le message devant la porte de la chambre de Lou. Je connaissais les prénoms de plusieurs employés du groupe. Je savais qu’une faillite les mettrait en difficulté, et que le coût d’une réparation pouvait être réel. Cette responsabilité ne rendait pas acceptables les matériaux non vérifiés. Je répondis par l’intermédiaire de Salomé : les salariés avaient besoin d’informations exactes, d’une organisation sûre et de décisions qui ne reportent pas le risque sur eux.

Lou rentra du lycée avec une affiche. Sa classe organisait une soirée musicale au profit des habitants déplacés. Le professeur avait proposé qu’elle joue de la guitare ; elle avait refusé qu’on annonce son nom comme celui de « la fille du scandale Delcourt ». Il avait accepté de présenter tous les élèves de la même manière. Elle me demanda si je viendrais, avec ma béquille et sans journalistes. Je lui promis de m’asseoir au fond si elle préférait.

« Pas au fond », répondit-elle. « Au troisième rang. Je veux pouvoir te trouver si j’oublie un accord. »

Une bonne partie de mon travail depuis le séisme consistait à trouver le bon endroit : assez près pour être là, assez loin pour ne pas prendre la place des autres. Cette idée me semblait plus difficile que les calculs dont j’avais l’habitude.

À la fin de la semaine, Inès m’appela avec une précision attendue depuis longtemps. La référence inscrite sur certaines pièces ne correspondait à aucun lot délivré par le fabricant mentionné au contrat. Un intermédiaire avait fourni une attestation de substitution, intégrée aux archives de l’entreprise. Le laboratoire transmettait ces éléments aux enquêteurs, qui devraient établir qui les avait commandés, acceptés et contrôlés.

Je rencontrai ensuite le représentant d’une petite entreprise qui dépendait presque entièrement des commandes du groupe Delcourt. Son atelier fabriquait des garde-corps pour les logements du quartier ; cinq salariés craignaient de perdre leur emploi si les projets étaient suspendus trop longtemps. Il me demanda si je pouvais intervenir pour accélérer la reprise. Je lui expliquai que je ne contrôlais pas les autorisations et que je ne signerais pas une garantie de sécurité sans examen. Nous discutâmes cependant de la possibilité de travailler sur les accès provisoires déjà validés. Il repartit avec les coordonnées du service compétent, pas avec la promesse que je lui aurais volontiers offerte.

Le soir, Yacine m’envoya par son père un dessin de campement : trois tentes, un ciel gris et un feu entouré de grosses pierres. Au dos, il avait écrit : « Quand il pleut, on peut rester ensemble. » Je pensai à Sofiane qui avait eu peur de perdre sa maison en refusant une mauvaise pièce. J’étais contente qu’il envisage désormais de la quitter pour quelques jours par choix, avec son fils, sans attendre qu’un employeur lui donne la permission.

« Tu connais le nom de l’intermédiaire ? » demandai-je.

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« Je connais celui qui figure sur la pièce. Je préfère te laisser attendre le rapport officiel. »

J’aurais pu insister. Je la remerciai. Le temps du résultat arrivait ; il ne dépendait plus de ma capacité à deviner la prochaine mauvaise nouvelle.

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