Chapter 11 - Le chemin qu’on avait effacé

L’association des riverains se réunissait dans l’ancienne bibliothèque municipale, une salle dont les fenêtres donnaient autrefois sur la mer. Un immeuble de standing cachait maintenant l’horizon. On avait installé une rampe provisoire pour mon fauteuil, et je dus demander à deux personnes de reculer leurs chaises pour atteindre le fond de la pièce. À côté de moi, Gabriel observait le passage sans me prendre par les poignées. Il avait compris que j’aimais qu’on me demande avant de pousser.
Une femme aux cheveux blancs présidait la séance. Mireille Costa avait tenu quarante ans une petite librairie près du port. Elle présenta les habitants qui avaient perdu des logements, des commerces ou des proches. Certains refusaient désormais d’approcher le viaduc. D’autres réclamaient qu’on répare vite, parce que leurs revenus dépendaient de l’accès au quartier. Je m’étais préparée à discuter des documents techniques ; je compris immédiatement que ces gens avaient besoin d’être entendus avant de recevoir mes explications.
« Vous avez travaillé pour Delcourt », dit un homme au premier rang. « Pourquoi devrions-nous vous écouter ? »
« Vous n’êtes pas obligés de me faire confiance », répondis-je. « Je peux vous montrer ce que j’ai écrit avant l’ouverture et expliquer ce que je ne sais pas encore. Ensuite, vous pourrez poser vos questions. »
L’homme s’appelait Antoine. Son restaurant avait perdu sa terrasse et son cuisinier se trouvait à l’hôpital. « Vous étiez là quand ils ont fermé le sentier », poursuivit-il. « Vous n’avez rien dit. »
Il avait raison sur un point : je n’avais pas participé aux réunions publiques à cette époque. Le contrat que j’avais signé portait sur la structure, pas sur l’aménagement urbain. Je m’étais répétée que ce n’était pas mon domaine. « J’aurais pu demander pourquoi une issue ancienne disparaissait des plans remis aux habitants », admis-je. « Je ne l’ai pas fait. Je ne vais pas transformer ma blessure en excuse. »
Un murmure traversa la salle. Mireille leva la main pour rendre la parole à une femme assise près de la fenêtre. Elle poussait un déambulateur et vivait dans la résidence au-dessus de la boulangerie Fabre. Le jour du séisme, elle avait tenté de rejoindre la place par le passage public condamné. Elle avait dû faire demi-tour, puis attendre dans une cour intérieure jusqu’à l’arrivée des secours.
« On nous disait que le sentier était dangereux », expliqua-t-elle. « Mais on a construit une terrasse pour les riches au-dessus. Dangereux pour qui ? »
Je montrai deux cartes : celle des archives municipales et celle diffusée pour l’inauguration. Sur la première, un chemin longeait le mur de soutènement. Sur la seconde, il était remplacé par une zone grisée portant la mention « accès privé ». Ce changement ne prouvait pas qui avait commandé chaque travaux, mais il expliquait pourquoi les secours avaient dû perdre de précieuses minutes à chercher des passages que plusieurs habitants connaissaient encore.
Gabriel prit la parole quand Mireille l’y invita. Il décrivit, sans nommer les victimes, le temps nécessaire pour rejoindre la chambre froide et les contraintes posées par l’étroitesse du drainage. Il refusa de prétendre qu’un sentier ouvert aurait sauvé tout le monde. « Je peux dire que des accès identifiés et praticables donnent plus d’options aux secours », conclut-il. « Je ne peux pas réécrire le jour du séisme. »
À la pause, Antoine s’approcha de moi. « Mon cuisinier s’appelle Nabil. Il a perdu son appartement et ne sait pas s’il pourra retravailler. Vous avez parlé des pièces métalliques. Est-ce que vous avez peur que d’autres bâtiments aient les mêmes ? »
« Je veux que les contrôles répondent à cette question avant qu’on rouvre quoi que ce soit. Ce serait irresponsable de dire oui ou non sans examiner les lots. »
Il baissa la tête. « J’aurais aimé une réponse plus rassurante. »
« Moi aussi. »
Nous partageâmes le café tiède de la bibliothèque. Mireille me montra un cahier où les habitants recueillaient les besoins urgents : une personne cherchait des médicaments, une autre un congélateur pour sauver le stock de son commerce. Je proposai de mettre les ingénieurs bénévoles de mon réseau en relation avec l’association, sous réserve qu’ils soient réellement indépendants du groupe Delcourt. Elle accepta, mais me demanda une chose : « Ne venez pas une fois pour faire une belle photo. Revenez quand il faudra discuter d’un devis ennuyeux. »
Je promis de revenir, ce qui était à ma portée. Gabriel m’accompagna jusqu’à la sortie. Sous le ciel de fin d’après-midi, nous regardâmes les barrières qui barraient la promenade. Il me raconta que son père, marin, y avait appris à sa sœur à faire du vélo. Je lui dis que j’avais imaginé dessiner un nouveau chemin accessible, reliant le port aux logements sans traverser les terrasses privées.
« Vous venez de trouver un travail qui vous ressemble davantage que celui d’Adrien », dit-il.
« Un travail que personne ne m’a demandé », objectai-je.
Il désigna la bibliothèque. « Ils viennent de vous le demander pendant deux heures. »
À la fin de la réunion, une adolescente apporta un dessin du quartier réalisé pour son cours de géographie. Elle avait indiqué en rouge les détours qu’elle devait emprunter pour accompagner son petit frère à l’école depuis l’effondrement. Mireille lui demanda si l’association pouvait joindre le dessin à sa demande de concertation. La jeune fille accepta à condition que son nom n’apparaisse pas sur les réseaux. Je fus frappée par cette exigence de simplicité : elle ne voulait ni devenir porte-parole ni recevoir un trophée. Elle voulait seulement qu’on puisse traverser sa ville sans marcher au bord d’une route chargée.
Sur le trajet, Mireille m’envoya une photographie retrouvée dans ses archives. Elle montrait le mur de soutènement avant les travaux, avec une porte verte donnant sur le drainage. Un ouvrier peignait son encadrement. Au dos figurait une date, six mois avant le chantier Delcourt. Je fis suivre l’image aux enquêteurs : elle situait l’existence de la porte sans qu’on ait besoin de croire le souvenir d’un seul témoin.
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Ce soir-là, je racontai à Lou la réunion. Elle me demanda si j’allais encore travailler pour des hôtels. Je répondis que je ne le savais pas. « Tu pourrais faire des endroits où personne n’est obligé de demander la permission pour sortir », dit-elle.
Je repensai à la porte verte, au sentier effacé, puis à mon mariage. Pour la première fois, ces histoires différentes me semblèrent parler de la même chose : quelqu’un avait décidé qui pouvait passer, et ceux qui dépendaient de cette décision n’avaient pas été consultés.