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Chapter 12 - Le mardi où Camille a signé

Camille accepta enfin de déposer son téléphone professionnel. Elle n’exigea pas qu’on lui promette l’impunité ; son avocat avait sans doute expliqué que personne ne pouvait la lui garantir. Avant l’entretien, elle envoya à Salomé une courte note destinée à être communiquée dans les formes appropriées : « Je veux rectifier ma déclaration sur les documents. J’ai reçu un lot de pièces et donné l’ordre de déplacer une porte. Je n’ai pas vérifié les certificats. »

Je lus ces phrases trois fois. J’avais rêvé de la voir avouer qu’elle savait tout, qu’elle avait participé à un plan calculé et que je pourrais détester ses yeux sans aucune nuance. Elle reconnaissait quelque chose de plus banal, et de plus inquiétant : elle avait traité des décisions techniques comme des obstacles à une campagne de communication.

Nous ne nous rencontrâmes pas. Un enquêteur lui posa des questions sur la réception du lot R17. Elle expliqua qu’Adrien l’avait chargée de faire avancer l’inauguration. Un sous-traitant avait prévenu que la livraison certifiée était retardée. Un second transporteur proposait des pièces présentées comme équivalentes. Elle avait signé une réception administrative sans contrôler le contenu des cartons. Le responsable technique devait, selon elle, les vérifier avant la pose. Quand on lui demanda son nom, elle donna celui du contremaître de Sofiane.

« Étiez-vous au courant des réserves d’Élise Varenne ? » lui demanda-t-on.

« Oui. J’en ai parlé à Adrien. Il m’a répondu que son épouse exagérait et qu’une page supplémentaire n’était pas nécessaire dans le dossier destiné aux investisseurs. »

Le récit ne suffisait pas encore à établir qui avait supprimé la page. Camille donna cependant accès à une conversation écrite où Adrien demandait : « On garde uniquement la synthèse validée pour la présentation. Pas ses conditions en annexe. » Le message avait été envoyé avant le séisme. Il pouvait avoir plusieurs interprétations administratives, mais il contredisait l’idée que personne n’avait connu mes réserves.

Lucie obtint confirmation que Camille coopérait, sans publier le détail des déclarations. Elle m’appela : « Vous souhaitez commenter ? »

« Non. Je ne sais pas ce qu’elle a exactement remis. Laissez l’enquête établir les faits. »

« Ça doit être frustrant. »

« C’est moins frustrant que de lire une invention dans un journal. »

Chez Hélène, la maison semblait trop petite pour les informations qui entraient chaque jour. Ma mère avait fini par imposer une règle : pas de discussion sur le chantier pendant le repas du soir, sauf urgence réelle. Elle affirmait que la soupe ne pouvait rien contre le béton, mais qu’elle pouvait nous empêcher de nous oublier. Lou protesta d’abord ; puis elle commença à raconter ses cours, les disputes de ses amies et une chanson qu’elle apprenait à la guitare. Nous découvrîmes que la vie continuait sans demander l’autorisation au dossier Delcourt.

Un après-midi, Sofiane passa nous rendre visite avec son fils, Yacine. Le garçon était si timide qu’il conserva son casque de vélo à l’intérieur. Il apportait un gâteau confectionné avec son père et demanda si notre chat était véritablement capable d’ouvrir les placards. Hélène présenta une démonstration involontaire lorsque l’animal fit tomber un paquet de biscuits. Yacine éclata de rire. Sofiane me regarda, soulagé : son fils pouvait encore entrer quelque part sans entendre le nom de R17.

Plus tard, dans le jardin, Sofiane me parla du contremaître. Celui-ci l’avait appelé deux fois pour lui proposer de « trouver une version commune ». Sofiane avait refusé et conservé les messages. « Il m’a dit que je détruisais des familles », souffla-t-il.

« La vôtre mérite aussi de vivre », répondis-je. « Dire ce que vous avez vu ne vous oblige pas à raconter ce que vous n’avez pas vu. »

Nous évoquâmes les ouvriers encore employés par l’entreprise. Certains avaient peur de s’exprimer. D’autres n’avaient aucune connaissance des remplacements. J’insistai pour qu’on ne transforme pas une équipe entière en bande de coupables. Les décisions avaient emprunté des chaînes précises de commande, de réception et de contrôle ; c’était elles qu’il fallait reconstituer.

Deux jours plus tard, Inès reçut enfin les premiers résultats sur les prélèvements qu’elle avait examinés avant le séisme. Ils suggéraient des différences de composition entre les pièces commandées et celles effectivement présentes sur les fragments disponibles. Le laboratoire réclamait toutefois des échantillons officiellement prélevés sur site et une expertise complète avant toute conclusion sur les ruptures. J’étais tentée d’appeler Lucie immédiatement. Inès me l’interdit presque : « Tu veux qu’on nous croie parce que les résultats sont solides, pas parce qu’ils te soulagent. »

Elle avait raison. J’appris à attendre sans rester immobile. Je travaillai à des recommandations sur les accès de secours, rencontrai Malik trois fois par semaine et passai mes soirées à écouter Lou me raconter des détails qui ne concernaient personne d’autre que nous.

Le vendredi, Salomé me transmit une information plus dérangeante que les messages de Camille : Adrien avait essayé de faire prendre en charge les frais d’une société de conseil par le fonds de reconstruction promis aux riverains. Le cabinet comptable avait bloqué l’opération, en attendant des justificatifs.

« Quel conseil ? » demandai-je.

Inès me proposa de participer à un atelier consacré à la conservation des pièces techniques après un incident. Nous y inviterions des ingénieurs, des conducteurs de travaux et des représentants de salariés pour parler des versions datées, des signatures et des refus d’approbation. Je lui demandai d’attendre que les investigations en cours permettent de partager des informations sans les déformer. Elle accepta. Nous notâmes cependant les questions utiles : qui reçoit une réserve, comment s’assure-t-on qu’elle est lue, quelle procédure s’applique quand le calendrier commercial ne change pas ? Pour une fois, nous préparions quelque chose qui ne dépendait pas du prochain communiqué d’Adrien.

« Le document parle de gestion de réputation. »

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Je pensai à Mireille et à son cahier de besoins urgents. À l’heure où une femme cherchait encore des médicaments et un restaurateur une cuisine, mon mari envisageait de financer sa propre image avec un fonds destiné à les aider.

Cette fois, je n’eus aucune envie de parler de notre mariage. Je demandai simplement à Salomé comment les donateurs et les personnes concernées pourraient obtenir des comptes clairs sur l’usage de cet argent.

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