Chapter 30 - Cette fois, je suis montée avec ceux qui m’aimaient

Deux ans après le séisme, un petit hélicoptère de surveillance survola Saint-Clair-sur-Mer au-dessus du nouveau sentier. J’étais sur la terrasse du restaurant d’Antoine, en train de boire un café. Le bruit des pales me raidit de la nuque aux épaules. Pendant une seconde, je revis la chemise bleue d’Adrien, Camille qui montait et ma main tendue dans la poussière. Je posai ma tasse, respirai, puis regardai autour de moi : des clients parlaient, un enfant voulait une deuxième portion de frites et Lou riait à une table voisine. Le bruit s’éloigna. Je restai là.
Ce n’était pas un miracle. J’avais passé de longs mois à soigner ma cheville et à travailler avec une professionnelle sur la peur, la colère et les souvenirs du départ. Certaines journées restaient difficiles. D’autres étaient remplies de courses, de factures et de chansons entendues trop fort dans la chambre de Lou. Le bonheur avait cessé d’être un événement immense ; il était revenu par des détails que personne ne songeait à filmer.
La procédure de séparation était achevée. Une partie des suites financières liées au sinistre avait encore nécessité des démarches, mais les mécanismes d’indemnisation avançaient et plusieurs victimes avaient reçu des réponses concrètes. Adrien vivait ailleurs, soumis aux conséquences des décisions rendues et aux procédures qu’il avait choisi de poursuivre. Ses relations avec Lou restaient encadrées par ce qu’elle souhaitait et par les arrangements établis pour sa protection. Elle le voyait parfois dans un lieu neutre. Je n’assistais pas à ces rencontres et ne lui demandais pas un compte rendu. Elle avait enfin le droit de posséder une relation compliquée sans devenir ma messagère.
Ce matin-là, Lou avait une nouvelle à nous annoncer. Elle venait d’être admise dans une formation musicale qu’elle désirait depuis un an. Elle avait également reçu une proposition pour participer à un atelier d’été auprès de jeunes musiciens, dans une autre ville. Elle tenait les deux courriels imprimés parce qu’elle savait que Hélène adorait les preuves sur papier.
« Alors ? » demanda-t-elle en nous regardant.
Je me levai assez vite pour renverser presque mon café. « Alors je suis fière de toi ! »
Hélène cria qu’il fallait commander une pâtisserie. Gabriel, assis à côté de Clara, proposa de porter les valises lorsque le départ serait fixé. Lou lui répondit qu’elle possédait déjà deux bras parfaitement fonctionnels, mais qu’elle accepterait volontiers quelqu’un pour garder le chat pendant son absence. Il prit un air grave. « C’est une responsabilité que je ne suis pas certain d’être capable d’assumer. » Le chat, dans mon souvenir, n’avait encore jamais respecté Gabriel assez longtemps pour lui laisser une chaise.
Après le déjeuner, nous marchâmes jusqu’à la portion entièrement ouverte du sentier. Les panneaux indiquaient les sorties, les chemins accessibles et les contacts d’entretien. Une petite équipe contrôlait régulièrement les fixations et consignait ses interventions dans un registre consultable. C’était cette organisation, plus qu’une plaque à mon nom, qui me rendait fière. Aucun hommage personnel n’avait été demandé. Le chemin appartenait aux gens qui l’utilisaient.
Au jardin commémoratif, nous croisâmes Mireille. Elle avait apporté des fleurs et une liste de rendez-vous pour l’entretien des arbres. Elle me demanda si je pouvais examiner la pente d’un accès après une pluie récente. Je pris rendez-vous pour la semaine suivante. « Tu vois, même quand tout va bien, on trouve encore du travail à une ingénieure », dit-elle.
« Tant mieux. Ça veut dire que les gens vérifient avant d’avoir peur. »
Antoine passa nous saluer en emportant un plateau de verres vides. Son restaurant était complet pour le soir. Nabil préparait une nouvelle carte, Sofiane avait accepté de venir expliquer son métier à des élèves d’un lycée technique et Nora avait rejoint une formation consacrée aux décisions difficiles en situation d’urgence. Je savais ces nouvelles parce que chacun avait choisi de me les raconter. Nous n’étions pas devenus une famille par la magie d’une catastrophe ; nous avions tissé des liens en respectant nos différences et nos limites.
Gabriel me rejoignit au bout du sentier. Il portait une chemise claire, sans uniforme ni casque. Son visage était toujours marqué par les années, sa mâchoire carrée toujours impressionnante ; il ne cherchait plus à paraître invincible. « Tu sembles loin », dit-il.
« Je repense au premier jour. Je croyais ne plus jamais pouvoir marcher jusqu’ici. »
« Tu n’étais pas obligée de le faire seule. »
« Je sais. Et tu n’as pas décidé à ma place où aller. »
Il me prit la main après m’avoir regardée, comme il le faisait toujours. Nous avions choisi de vivre ensemble depuis quelques mois, après en avoir parlé avec Clara et Lou et organisé une place pour les affaires de chacun. Il ne s’agissait pas de remplacer mon passé par une nouvelle image parfaite. Certains soirs, je voulais du silence ; certains matins, il brûlait le pain. Nous apprenions à nous dire ce qui n’allait pas avant qu’un problème devienne une porte fermée.
« Tu es prête pour les vacances ? » demanda-t-il.
« Oui. J’ai réservé un train. Je refuse de monter dans un hélicoptère pour te faire plaisir. »
Il sourit. « Je préférais le train, de toute façon. On peut lire. »
Je pensai à la femme assise dans les gravats avec une jambe blessée, suppliant son mari de se retourner. J’aurais voulu lui dire qu’elle était plus qu’un abandon, plus qu’un dossier et plus qu’une photographie. Qu’elle allait faire des erreurs, demander de l’aide, apprendre à partir, retrouver sa fille et construire un métier différent sans renoncer à ses compétences. Je n’aurais pas voulu lui promettre que tout serait facile. Je lui aurais promis qu’un jour elle choisirait elle-même la direction.
Lou nous appela depuis le banc. Elle voulait une photographie de nous trois avant que Clara prenne son train. Nous la rejoignîmes. Ma fille plaça l’appareil sur un muret, régla le retardateur et courut entre nous. Hélène refusa de rester hors du cadre ; Clara l’attira à côté d’elle. Mireille, qui passait, proposa d’appuyer sur le bouton. Finalement, nous fûmes six à sourire dans le vent, avec la mer derrière et le sentier ouvert devant.
Sur l’image, on ne voyait ni Adrien ni l’hélicoptère. On ne voyait pas non plus le travail des années précédentes. Ce n’était pas grave. Les photographies n’avaient pas à raconter toute la vérité à elles seules.
Je regardai Lou, puis Gabriel. « On rentre ? »
« Chez nous ? » demanda ma fille, un sourire malicieux au coin des lèvres.
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« Chez nous », répondis-je.
Nous reprîmes le chemin ensemble. Je marchais sans me presser, sans demander à personne la permission de monter à bord de ma propre vie. Et cette fois, quand quelqu’un me tendit la main, je sus que je pouvais la prendre sans perdre ma liberté.