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Chapter 27 - Le président sans fauteuil

Le conseil du groupe Delcourt retira à Adrien ses fonctions de direction pendant la poursuite des procédures. La décision ne constituait ni une condamnation ni la réparation de tous les dommages. Les administrateurs avaient reçu des informations sur les substitutions de pièces, les documents incomplets et des dépenses contestées ; ils estimaient qu’il ne pouvait plus conduire sereinement les opérations. Un administrateur provisoire fut chargé d’assurer la continuité des obligations urgentes, notamment celles envers les salariés et les créanciers.

La nouvelle me parvint par un message de Salomé. J’étais dans la cuisine, occupée à éplucher des carottes pour une soupe. Je m’assis et relus les lignes. J’avais imaginé cent fois le moment où Adrien perdrait son pouvoir. Je pensais éprouver une joie immense, un rire de victoire. Je ressentis surtout une fatigue profonde et l’inquiétude de savoir comment le groupe paierait les personnes qui n’avaient pris aucune décision sur les ancrages.

Hélène aperçut mon visage. « Il s’est passé quelque chose ? »

« Ils l’ont écarté. »

Ma mère posa le couteau. « Et toi, tu peux enfin respirer ? »

Je réfléchis. « Un peu. Mais ça ne rendra pas les gens à leurs familles. »

Elle reprit les carottes. « Personne ne t’a demandé que toutes les bonnes nouvelles suffisent à tout réparer. On peut être soulagé pour une chose et triste pour une autre. »

Adrien tenta de me joindre plusieurs fois. Puis il se présenta devant notre immeuble, sans prévenir, et demanda au concierge de le laisser monter. Le concierge appliqua la consigne que j’avais donnée : aucun visiteur non annoncé ne devait recevoir l’accès. Adrien attendit dans la cour publique, téléphonant à Lou pour qu’elle descende. Elle refusa. Il resta un moment puis partit lorsqu’un agent lui demanda de ne pas gêner l’entrée.

Je ne descendis pas discuter. Salomé lui adressa le lendemain une proposition de rendez-vous dans un cadre neutre pour traiter les questions de patrimoine restantes. Je n’avais pas besoin d’une nouvelle scène de confrontation pour prouver que j’étais devenue capable de dire non.

Quelques jours plus tard, l’administrateur du groupe demanda une rencontre avec les représentants des salariés et des commerçants. Mireille insista pour qu’une personne indépendante vérifie les engagements annoncés. Sofiane accompagna les ouvriers sous-traitants. Il posa une question sur la traçabilité des futures commandes et reçut une réponse écrite concernant les contrôles prévus. Elle devait encore être appliquée ; au moins, elle n’était plus un slogan. Les salariés demandèrent aussi un calendrier de paiement et des informations régulières sur les risques de licenciement. On ne reconstruisait pas une entreprise en demandant seulement aux victimes d’être patientes.

Adrien contesta son éviction. Dans une interview, il accusa un « petit groupe d’opposants » de vouloir lui voler son œuvre. Lucie rappela qu’une décision interne, les enquêtes et les actions des familles relevaient de processus différents. Je ne répondis pas. Un jour, l’absence de commentaire fut prise pour un aveu. Le lendemain, pour une stratégie calculée. Je laissai les interprétations changer sans chercher à les corriger toutes.

Le même mois, Sofiane obtint une décision favorable dans une étape de sa contestation du licenciement, avec une indemnisation et des mesures restant à finaliser. Il téléphona à Yacine avant de m’appeler. « Je lui ai dit que je vais pouvoir chercher un autre travail sans cacher pourquoi j’ai quitté l’ancien. Il m’a demandé si ça voulait dire qu’on pouvait enfin partir camper. »

« Vous allez camper ? »

« Même s’il pleut. Surtout s’il pleut. On fera quelque chose qui ne dépend d’aucun chantier. »

Je souris longtemps après avoir raccroché. Il méritait une vie qui ne se résume pas à R17. Moi aussi.

Gabriel me proposa de rencontrer Clara pour déjeuner, cette fois sans l’excuse d’un concert. Nous nous retrouvâmes dans une petite brasserie. Clara parla de Toulouse, de son travail et de son plaisir à revenir parfois dans sa ville natale. Lou se joignit à nous après les cours. Elle s’amusa à raconter combien je devenais exigeante sur les rampes, tandis que Gabriel affirmait que je l’avais contraint à mesurer la hauteur de toutes les bordures du quartier. Personne ne parla du groupe Delcourt pendant le dessert.

Lors de la réunion suivante, un salarié demanda si les audits indépendants porteraient aussi sur les sous-traitants, dont les conditions de travail avaient rendu les refus presque impossibles. Le responsable promit de faire examiner les contrats et de publier les critères retenus. Sofiane demanda qu’un représentant des ouvriers participe aux discussions sur les procédures d’alerte. Je soutins cette demande : aucun système de contrôle ne devait reposer sur le courage d’une personne isolée et facilement licenciée. Le procès pouvait établir le passé ; les salariés avaient besoin que les règles changent avant le prochain chantier.

Le nouveau responsable du groupe refusa de donner une date de retour à la normale lors de sa première intervention. Il présenta un tableau où figuraient les engagements pris, ceux encore à financer et ceux dont la réalisation dépendait d’une autorisation extérieure. Mireille lui demanda si les comptes rendus resteraient accessibles dans six mois, lorsque les caméras seraient parties. Il répondit qu’un calendrier de publication serait inscrit aux décisions du conseil. Je notai la promesse, sans l’applaudir. Une méthode de vérification pouvait transformer une annonce en obligation, à condition que quelqu’un continue de regarder.

Sur le chemin du retour, Gabriel me demanda s’il pouvait me prendre la main. Je la lui donnai. Ce geste me bouleversa davantage que je ne l’aurais cru. Après des mois de mains posées sur mon fauteuil sans permission, la simplicité d’une question rendait la proximité à nouveau possible. Nous marchâmes jusqu’à mon immeuble sans nous embrasser. Je n’étais pas pressée d’utiliser un nouvel amour pour fermer la porte sur l’ancien.

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Le soir, Lou me montra l’emploi du temps de ses examens. Elle me demanda si son père pourrait assister à sa remise de diplôme si elle le souhaitait plus tard. Je lui répondis que nous organiserions cela de façon à ce qu’elle se sente en sécurité et libre de choisir. Elle parut rassurée. L’avenir n’avait plus besoin d’être décidé par la guerre des adultes.

Une lettre du groupe arriva trois jours plus tard. La nouvelle direction s’engageait à mettre les dossiers techniques disponibles à disposition de l’expertise et à coopérer avec les représentants des sinistrés. Mireille écrivit en marge : « À contrôler dans six mois. » Je gardai la copie. Elle avait raison : les promesses n’étaient pas des bâtiments.

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