Chapter 17 - Ma fille n’était pas notre témoin

Lou accepta finalement un rendez-vous avec son père. Elle choisit une salle du centre de médiation familiale, un samedi matin, et demanda qu’un professionnel puisse interrompre la rencontre si elle en avait besoin. Je lui dis que je viendrais la chercher après, mais que je ne l’attendrais pas derrière la porte pour espionner chaque mot. Elle vérifia l’heure sur son téléphone trois fois avant d’entrer.
Adrien arriva avec un sac de cadeaux coûteux. Le médiateur lui demanda de le laisser à l’accueil. « C’est pour ma fille », protesta-t-il.
« Elle a demandé une conversation, pas une distribution de cadeaux. Vous pourrez lui demander plus tard si elle souhaite les recevoir. »
Je sus ces détails par Lou, qui choisit ce qu’elle voulait me raconter. Son père lui avait demandé si je voyais Gabriel. Elle lui avait répondu que ce n’était pas le sujet. Puis il avait affirmé que la presse détruisait sa vie et qu’elle pouvait l’aider à « rétablir l’équilibre » en témoignant qu’il avait toujours été un bon père. Lou avait gardé les mains sur ses genoux, regardé le médiateur et dit : « Je suis venue parler de nous. Je ne sais rien des fixations du pont. »
Adrien avait paru blessé. « Tu me traites comme un criminel. »
« Non, papa. Je te demande de me parler sans utiliser maman. »
Le médiateur avait alors proposé une pause. Adrien l’avait acceptée, puis avait quitté la séance au lieu de revenir. Je trouvai Lou dans le jardin du centre, assise sur un muret. Elle ne pleurait pas. Elle observait un escargot qui avançait obstinément sur une dalle.
« Tu sais ce qui m’a fait le plus mal ? » demanda-t-elle. « Pas qu’il soit parti. Qu’il ait l’air sincèrement étonné quand j’ai dit que je voulais lui raconter mon contrôle d’histoire. »
Je m’assis près d’elle avec précaution. « Tu lui as laissé la possibilité de t’écouter. C’est à lui d’en faire quelque chose. »
« Peut-être qu’il en fera quelque chose plus tard. Je ne veux pas attendre devant la porte aujourd’hui. »
Nous allâmes manger une crêpe à la terrasse d’un café. Lou choisit du citron et du sucre. J’aurais aimé qu’elle soit une adolescente ordinaire, contrariée parce que sa mère lui interdisait une fête. Mais elle était une adolescente réelle, avec un père qu’elle aimait encore et dont elle apprenait à ne plus porter les mensonges.
Le soir de son concert, je pris place au troisième rang. Gabriel était venu avec sa fille Clara, de passage dans la région pour rendre visite à son père. Lou avait accepté leur présence. Clara, une jeune femme brune au rire franc, me parla de son travail d’infirmière et me confia que son père avait tendance à proposer de réparer les choses avant d’admettre qu’elles étaient parfois seulement tristes. « Vous pourrez lui dire que je vous ai trahi », ajouta-t-elle. Gabriel leva les yeux au ciel.
Lou monta sur scène parmi ses camarades. Ses doigts tremblaient sur les cordes, mais elle regarda le troisième rang au début de son morceau. Je lui souris. Elle joua jusqu’au bout, avec une fausse note dont personne ne sembla se soucier. Lorsque le public applaudit, je vis pour la première fois depuis longtemps son plaisir d’être remarquée pour quelque chose qu’elle avait choisi.
Après le concert, Adrien apparut à la sortie. Il avait appris l’événement par le site du lycée. Il portait encore sa veste de rendez-vous et un bouquet gigantesque, comme si les fleurs pouvaient remplacer une place vide pendant la musique. Lou le regarda s’approcher.
« J’ai voulu te faire une surprise », dit-il.
« Je t’avais envoyé la date il y a deux semaines. »
Il sembla chercher une réponse, puis désigna Gabriel. « Je vois que certains prennent ma place très facilement. »
Gabriel ne répondit pas. Je proposai à Lou de partir si elle le souhaitait. Elle prit son étui de guitare et s’adressa directement à son père : « Tu n’as pas perdu ta place à cause de cet homme. Tu l’as laissée vide ce soir. »
Au rendez-vous suivant avec la conseillère du lycée, Lou expliqua qu’elle se sentait coupable de rire avec ses amis quand d’autres élèves avaient perdu un parent dans la catastrophe. La conseillère lui proposa de distinguer sa compassion de l’obligation de rester triste en permanence. Elle l’invita à participer à la soirée musicale si elle en avait envie, sans en faire une réparation symbolique. Lou rentra et me raconta cette conversation en me demandant si, moi aussi, je me sentais coupable lorsque je passais une bonne journée. Je répondis oui, parfois. Nous décidâmes que nous pourrions nous le dire sans nous empêcher de vivre.
Lou conserva la feuille sur laquelle elle avait préparé les questions pour son père. Plusieurs restèrent sans réponse. Elle ne la déchira pas pour prouver qu’elle tournait la page ; elle la rangea derrière ses partitions, comme un document qu’elle pourrait relire si elle en ressentait un jour le besoin. Je lui proposai de la garder hors de ma vue pour préserver son intimité. Elle me regarda, étonnée, puis me remercia. Dans notre ancienne maison, aucun tiroir ne paraissait vraiment à elle lorsque son père voulait y chercher quelque chose.
Clara m’envoya ensuite une photographie ancienne de Gabriel jouant du tambour dans un groupe de quartier. Il portait une coiffure impossible et un tee-shirt beaucoup trop large. « Il prétend qu’il n’a jamais fait ça », écrivit-elle. Je montrai la photo à Lou, qui menaça gentiment de l’utiliser pour négocier son prochain transport de guitare. Ces plaisanteries ne remplaçaient pas nos conversations difficiles ; elles nous rendaient simplement la possibilité d’en avoir d’autres.
Adrien ouvrit la bouche. Personne ne l’interrompit ; personne ne répondit à sa place. Après quelques secondes, il se contenta de dire qu’il était désolé d’avoir manqué la chanson. Lou hocha la tête. Je ne savais pas si ses excuses ouvriraient quelque chose. Elles ne réécrivaient pas la soirée.
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Sur le chemin du retour, ma fille posa son étui entre nos sièges et demanda si je pourrais l’aider à enregistrer une démo pour son cours de musique. Je lui répondis que ma compétence technique se limitait aux structures et aux alarmes, mais que Clara connaissait quelqu’un qui enregistrait des groupes amateurs. Lou éclata de rire. « D’accord, mais pas de disque de catastrophe avec mon nom dessus. »
Nous parlâmes de micros et d’accords jusqu’à la maison. Son père n’était pas devenu moins responsable de ses actes ; il avait simplement cessé, pour un soir, d’occuper tout l’espace entre nous.
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