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Chapter 2 - La voix sous le béton

Gabriel ne tenta pas de me soulever comme on emporte une enfant. Il posa une main sur la dalle pour me montrer où il allait travailler et demanda : « Est-ce que vous pouvez me dire où la douleur est la plus vive ? »

« À la cheville. Et je ne veux pas que vous mettiez vos hommes sous cette poutre. Son appui nord est fissuré. »

Il suivit la direction de mon regard. « Julien, recule. On étaye d’abord. »

Je n’avais jamais éprouvé autant de gratitude pour une phrase aussi simple. Adrien me reprochait depuis des années de chercher des problèmes partout. Cet homme, qui ne me connaissait pas, venait de prendre mon avertissement au sérieux.

Le dégagement dura longtemps. Les sauveteurs posèrent des coussins et stabilisèrent la rambarde ; un médecin vérifia ma circulation et me donna de quoi supporter la douleur. Gabriel me parlait de choses concrètes : le prochain geste, le bruit que j’allais entendre, la sensation probable lorsque la pression diminuerait. Je lui dis que Lou détestait les surprises. Il répondit qu’il comprenait. À la radio, les équipes se coordonnaient entre les blessés, les zones dangereuses et les accès coupés. Personne ne promettait ce qu’il ne pouvait garantir.

Quand ma jambe fut enfin libre, je poussai un cri malgré moi. Gabriel attendit que je reprenne mon souffle. « Vous avez tenu jusque-là. Maintenant, c’est nous qui portons. »

La civière avança vers le drainage. Une femme âgée, assise contre un mur, tendit la main vers notre groupe. « Mon fils est dans les cuisines. Il s’appelle Alain. »

Gabriel s’arrêta et fit transmettre le renseignement. Je reconnus son visage : Mme Fabre, propriétaire d’une boulangerie à côté de l’hôtel. Alain livrait le pain tous les matins. La catastrophe avait transformé des gens que je croisais depuis des années en silhouettes couvertes de ciment, mais leurs voix restaient les mêmes.

« Il y a une issue derrière la chambre froide », dis-je. « Le plan actuel la condamne, pourtant elle existe encore. Si la cloison n’a pas bougé, ils peuvent essayer par là. »

Gabriel me fit répéter les indications pour sa radio. Je lui parlai de la porte verte, des trois marches vers le sous-sol, du passage trop étroit pour une civière. Son équipe n’y entra pas sans reconnaissance ; un technicien inspecta d’abord la stabilité. Je vis de loin une lumière se glisser dans la poussière. Cinq minutes après, une voix annonça qu’un homme répondait depuis les cuisines.

Mme Fabre pleura sans cacher son visage.

Je fus transportée à un poste médical installé sur le terrain de football municipal. Sous les tentes, l’odeur de désinfectant se mêlait à celle du bitume chauffé par le soleil. Un infirmier prit mon identité et posa une étiquette sur mon poignet. Les examens révéleraient plus tard une fracture de la cheville, des lésions des tissus et une déshydratation importante. À cet instant, j’avais seulement peur de ne plus retrouver le numéro de Lou.

Une infirmière nommée Aïcha me tendit un téléphone chargé. « On a récupéré celui-ci près de votre civière. Il sonne depuis tout à l’heure. »

Vingt-trois appels manqués d’Adrien. Aucun de Lou. Cette absence me glaça plus que les appels. Je composai le numéro de ma mère, Hélène. Elle répondit après deux sonneries.

« Élise ? »

« Maman, je suis vivante. Ma jambe est cassée. Où est Lou ? »

« Avec moi. Ton mari m’a dit que tu avais été évacuée vers Nice, puis il a dit qu’il n’arrivait plus à te joindre. Je voulais partir te chercher. »

« Ne le crois pas sans me parler. Je suis au stade. Garde Lou près de toi. Je l’appelle dès que je peux. »

J’entendis ma fille derrière elle : « Donne-moi le téléphone ! » Sa voix se brisa au premier mot. « Maman ? »

Je fermai les yeux. « Je suis là. Je ne peux pas marcher tout de suite, mais je suis là. »

Lou inspira trop fort, comme lorsqu’elle avait cinq ans et tentait de retenir ses sanglots. « Papa a dit que tu refusais de partir avec lui. »

« Ce n’est pas vrai. Je te raconterai ce qui s’est passé. Je ne te demanderai pas de me croire sans m’écouter. »

« Tu peux m’envoyer une photo ? Juste pour savoir que c’est bien toi. »

Je demandai à Aïcha de m’aider. Sur la photographie, j’avais les yeux rouges et de la poussière dans les cheveux. Je l’envoyai quand même. Lou répondit avec un cœur et un seul mot : « Attends-moi. »

Adrien rappela aussitôt. Je laissai sonner, puis écoutai les messages avec Aïcha à proximité. D’abord il disait avoir pris une décision impossible. Ensuite il me suppliait de ne pas raconter les circonstances du départ. Dans le dernier, sa voix n’avait plus rien d’affectueux : « Ne fais pas de scandale. La société peut encore payer tes soins, si tu restes raisonnable. »

Aïcha posa une carafe à portée de ma main. « Vous n’êtes pas obligée de répondre maintenant. »

Je sauvegardai les messages sur un espace auquel Adrien n’avait pas accès. Mon téléphone contenait aussi la photographie de R17. Je l’envoyai à mon adresse professionnelle indépendante et à une collègue, Inès, qui connaissait la mission. Je ne voulais ni falsifier mon propre souvenir ni laisser disparaître ce que j’avais vu.

Gabriel passa devant la tente alors qu’un brancard quittait le terrain. Il revint quand je l’appelai.

« Alain Fabre ? » demandai-je.

« Vivant. Ils viennent de le sortir. Il ira à l’hôpital. »

Je me mis à pleurer, et ce ne fut pas pour ma cheville. Gabriel resta près de la porte, sans s’imposer.

« Vous avez photographié la pièce R17 ? » demanda-t-il finalement.

« Oui. »

« Gardez l’original. La cellule qui enquête sur la stabilité du site demandera peut-être votre témoignage. »

« J’avais recommandé de ne pas ouvrir cette aile. Mon mari a organisé l’inauguration quand même. »

Gabriel me regarda un instant. « Alors, ce que vous avez à dire mérite d’être entendu. »

À l’autre bout du terrain, un écran de télévision improvisé diffusait les premières images de l’évacuation. Adrien, propre et soigné, répondait déjà aux journalistes depuis un hôpital privé. Il affirmait avoir « fait passer les blessés avant lui ».

La caméra montra Camille appuyée contre son épaule.

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Puis le bandeau annonça : « L’ingénieure chargée de la sécurité de l’Aurore serait toujours portée disparue. »

Je levai les yeux vers Aïcha. « Je crois qu’il est temps de corriger cette information. »

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