Chapter 10 - La fille qui a fermé son téléphone

Lou reçut une invitation officielle à l’anniversaire des cinquante ans de son père. Adrien avait réservé la salle privée d’un restaurant de Nice alors que des familles cherchaient encore des nouvelles de leurs proches. Sur la carte, imprimée sur papier épais, figurait une photographie de lui embrassant Lou quand elle était bébé. L’événement devait, selon son message, « montrer que notre famille restait soudée malgré les attaques ». Il avait envoyé la même invitation à plusieurs partenaires du groupe.
Lou déposa la carte sur la table de la cuisine chez Hélène. « Il veut que j’y aille en robe blanche. Comme si j’étais un décor. »
Ma mère prépara du thé et attendit. Depuis mon transfert chez elle pour quelques jours, j’occupais la chambre du rez-de-chaussée où elle rangeait autrefois ses tissus. Hélène avait déplacé les cartons et installé une rampe provisoire avec l’aide d’un professionnel. Je détestais dépendre d’elle ; elle me répondit un matin que j’avais passé seize ans à m’occuper de Lou et que recevoir de l’aide ne me transformait pas en dette.
« Tu as envie de voir ton père ? » demandai-je.
« Peut-être. Mais pas devant ses clients. »
« Alors on peut lui proposer un rendez-vous dans un endroit neutre, avec les règles que tu souhaites. »
Lou me regarda longtemps. « Et si je lui dis non, tu seras contente ? »
La question me coupa le souffle. « Je ne veux pas que tu prennes une décision pour me faire plaisir. Tu n’es pas une arme dans notre divorce. »
« Lui, il a dit que tu lui avais volé la moitié de sa vie. »
« Les adultes parleront de leur mariage entre eux ou avec leurs avocats. C’est à lui de ne pas te charger de ses reproches. »
Lou répondit à l’invitation par un message qu’elle écrivit seule : « Je ne viendrai pas à une soirée professionnelle. Si tu veux me voir, propose un moment sans photographes et sans parler de maman. » Adrien ne répondit pas à cette condition. Il publia en revanche un texte sur les réseaux regrettant que « certains conflits privent un père de sa fille ». Plusieurs connaissances l’envoyèrent à Lou pour lui demander si elle avait changé d’avis. Elle éteignit son téléphone pendant vingt-quatre heures.
Nous découvrîmes que le silence pouvait être agréable. Hélène sortit un vieux jeu de cartes dont il manquait un valet ; nous inventâmes une règle pour continuer. Je perdis trois parties, Lou me soupçonna d’avoir triché à la quatrième, et ma mère expliqua qu’elle ne trichait jamais lorsqu’il y avait du gâteau à gagner. Le monde n’était pas réparé. Mais pendant deux heures, nous n’avions appartenu à aucun reportage.
À la rééducation, Gabriel m’apporta un livre que je lui avais demandé : un recueil de photographies anciennes de Saint-Clair. Il avait trouvé une image du viaduc avant la construction de l’hôtel. On y distinguait un sentier public longeant la mer, aujourd’hui fermé par les propriétés privées. « Les gens allaient pêcher là quand j’étais enfant », dit-il. « Mon grand-père m’emmenait. »
Je lui expliquai que le projet Delcourt prévoyait de privatiser définitivement cet accès. « C’était vendu comme un privilège pour les clients. Les habitants allaient devoir faire trois kilomètres de détour. »
« Si le chemin est rouvert après les travaux, il faudra qu’il soit réellement praticable », répondit-il. « Pas une plaque sur un mur et un escalier inaccessible. »
Sa remarque me resta en tête. J’avais consacré ma vie à produire des plans de sécurité. Je n’avais pas toujours pensé à ceux qui, sur ces plans, avançaient avec une canne, un fauteuil ou une poussette. Ma propre blessure m’imposait maintenant ce regard. Je proposai à Gabriel de rencontrer une association d’habitants qui demandait depuis longtemps un accès public au littoral. Il accepta de nous mettre en relation, sans prétendre parler au nom de toute la ville.
Le lendemain, Sofiane annonça qu’un syndicat lui avait trouvé un défenseur pour contester son licenciement. Il avait eu peur d’y aller seul ; son fils avait glissé dans son sac un dessin représentant une grue et trois bonshommes se tenant par la main. « Il m’a dit : “Si tu dis ce que tu as vu, moi je te crois.” » Sofiane pleura au milieu de son récit, puis rit d’avoir besoin d’un mouchoir. Je lui dis que les dessins des enfants avaient parfois une force que les courriers d’avocats n’atteignaient pas.
Le soir, mon propre téléphone sonna. Adrien demandait une rencontre privée « pour éviter que Lou soit mêlée à un procès ». Salomé, à qui je transmis le message, répondit que les questions familiales pouvaient être abordées dans un cadre adapté et que les éléments liés au chantier suivraient une autre voie. Il ne pouvait plus acheter mon silence avec une soirée ou une clinique.
Lou ouvrit de nouveau son téléphone après le dîner. Elle y trouva un message vocal de son père. Il n’y parlait ni de son anniversaire ni de sa santé. Il disait seulement : « Si tu ne viens pas, les gens penseront que j’ai abandonné ma propre fille. »
Le professeur principal de Lou nous proposa un rendez-vous sans la présence de journalistes ni de représentants du groupe. Il avait remarqué que des élèves lui transféraient des vidéos pendant les cours et que son attention s’en ressentait. Lou demanda qu’on ne la présente pas devant sa classe comme une victime à protéger. Nous convînmes qu’elle pourrait sortir quelques minutes si une discussion devenait trop pesante et qu’elle déciderait elle-même à qui parler. Le professeur la remercia d’avoir formulé ses besoins avec précision. En sortant, Lou me souffla qu’elle détestait les réunions d’adultes mais appréciait qu’au moins celle-ci aboutisse à quelque chose.
Ce soir-là, je rangeai une pile de magazines où apparaissait le visage d’Adrien. J’avais pris l’habitude de conserver chaque article par peur de manquer une preuve. Salomé possédait déjà les éléments pertinents. Je plaçai les coupures nécessaires dans une chemise datée et jetai les doubles. Lou observa le sac de recyclage. « On peut donc jeter des choses sans oublier ? » demanda-t-elle. « Oui », répondis-je. « Et on peut garder des souvenirs sans leur laisser toute la maison. » Elle alla chercher ses partitions pour occuper l’étagère libérée.
Elle l’écouta sans pleurer, puis demanda : « Tu crois que je peux ne pas répondre ? »
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« Oui », dis-je.
Elle posa l’appareil dans un tiroir et revint à notre jeu de cartes. Pour la première fois, Adrien n’obtint de nous aucune réaction dont il pourrait faire une photographie.