Chapter 7 - Le jour où l’on m’a accusée

Le conseil d’administration du groupe Delcourt se réunit à huis clos cinq jours après le séisme. Je n’y étais plus invitée, bien que ma mission technique fût toujours officiellement en cours. À midi, les médias reçurent un communiqué : l’entreprise regrettait les victimes, coopérait avec les investigations et précisait que « la dernière validation disponible portait la signature de l’experte extérieure Élise Varenne ». L’expression semblait neutre ; elle était pensée pour placer mon nom devant celui d’Adrien.
J’appelai Salomé. « Ils vont dire que j’ai autorisé l’ouverture. »
« Ils insinuent déjà. Mais nous disposons de votre version avec réserves et de la preuve qu’elle existait avant la cérémonie. Nous allons la transmettre aux enquêteurs, pas la jeter en pâture aux réseaux. »
Je repensai à ma première visite à l’Aurore. Les mosaïques du hall dataient des années trente ; un vieux liftier m’avait raconté qu’il connaissait les clients au bruit de leurs pas. Adrien voulait transformer l’établissement en destination de luxe, avec restaurant panoramique et passerelle privée donnant sur le viaduc. Il parlait de renaissance. Moi, je voyais surtout des structures hétérogènes, assemblées au fil des décennies, qui exigeaient de l’humilité. Lorsqu’il m’avait demandé de travailler pour son groupe, j’avais exigé un contrat séparé, précisément pour éviter le conflit d’intérêts. J’avais cru que le papier suffirait.
À quinze heures, une association de familles de victimes publia une lettre ouverte demandant pourquoi l’hôtel avait accueilli plusieurs centaines d’invités alors que des réserves techniques existaient peut-être. Je partageais leur question. Je n’avais pas envie de répondre en me présentant moi-même comme une victime supplémentaire dont la douleur effacerait celle des autres. Salomé proposa une déclaration sobre : j’avais émis un avis provisoire assorti de conditions, j’étais disponible pour fournir les originaux, et je ne spéculais pas sur les causes de l’effondrement avant les examens.
Lucie appela pour vérifier une phrase du communiqué. « La société assure que vous étiez présente au conseil d’administration ayant approuvé l’ouverture. »
« J’ai participé à une réunion technique trois semaines avant. Il n’y a pas eu de vote auquel j’aie pris part. Demandez le procès-verbal et la liste des présents. »
« Je l’ai demandé. On me répond que les archives sont sous les décombres. »
« Alors demandez pourquoi le communiqué cite la dernière validation, mais pas son texte intégral. »
Elle ne me promit rien. Deux heures plus tard, elle publia une chronologie distinguant les documents confirmés des affirmations du groupe. Le nombre de commentaires fut inférieur à celui de la vidéo du coup de poing. Cela me parut plutôt rassurant : les choses vraies ne faisaient pas toujours du bruit.
Sofiane, lui, ne trouvait rien de rassurant à son licenciement. Son employeur lui avait reproché d’avoir communiqué des informations « confidentielles et mensongères » ; ses collègues avaient reçu des consignes pour ne plus lui parler. Il avait peur pour son fils, qui avait entendu des adultes le traiter de responsable à la sortie de l’école. Nous nous rencontrâmes dans une salle prêtée par une association d’aide aux sinistrés. J’avais demandé à chacun de venir avec un conseil ou une personne de confiance, pas pour transformer la rencontre en spectacle, mais pour que personne ne reparte avec une nouvelle promesse impossible à tenir.
« Ce n’est pas moi qui ai commandé les pièces », dit Sofiane. « Pourtant c’est ma signature sur la fiche de pose. »
« La mienne figure sur l’avis provisoire », répondis-je. « Nous devrons chacun expliquer ce que nous avons signé et ce que nous ignorions. »
Il me regarda comme s’il attendait que je lui dise de nier la fiche. Je refusai. « Si nous mentons sur un détail, ils utiliseront ce mensonge pour discréditer tout le reste. »
Nous parlâmes aussi d’Alain Fabre. Il avait une jambe fracturée et des semaines de rééducation devant lui. Mme Fabre organisait déjà des rotations pour lui apporter des repas. Sofiane demanda s’il pouvait lui écrire. Je répondis que c’était à Alain d’accepter ou non ; je ne voulais pas lui imposer la culpabilité d’un ouvrier qu’il ne connaissait pas.
Le soir, Hélène m’apporta un classeur de factures du cabinet. « J’ai cherché tes vieilles attestations comme tu l’as demandé. J’ai trouvé ceci dans une enveloppe à ton nom. » C’était la copie d’un courrier que j’avais envoyé à Adrien huit mois auparavant. Je lui signalais déjà des doutes sur la manière dont l’entreprise traitait les avis des experts.
« Pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé ? » demanda ma mère.
« Parce que j’avais honte d’admettre que je ne faisais pas confiance au mari avec lequel je vivais. »
Elle secoua la tête. « On peut aimer quelqu’un et refuser ce qu’il fait. Tu n’étais pas obligée d’attendre un tremblement de terre pour avoir le droit de poser des limites. »
Je lus l’ancienne lettre jusqu’au bout. Une phrase me frappa : « Aucune modification de mes conclusions ne doit être effectuée sans un nouvel examen contradictoire. » J’avais écrit ces mots avant de savoir combien j’en aurais besoin.
Le cabinet reçut également un appel d’une jeune architecte qui avait travaillé sur une partie des plans. Elle voulait savoir si le groupe avait réellement utilisé mon accord définitif. Je lui proposai de comparer, avec son conseil et dans un cadre adapté, ses propres versions datées aux documents remis aux enquêteurs. Elle refusa de devenir une source anonyme pour la presse, mais confirma qu’elle possédait une ancienne copie du plan où la porte de service apparaissait encore. Je ne lui promis pas que son nom serait protégé quoi qu’il arrive. Je lui expliquai simplement comment préserver l’original sans le modifier. Elle me remercia de ne pas lui demander de « sauver » l’affaire toute seule.
Un courriel automatique du cabinet comptable arriva une heure plus tard. Quelqu’un avait tenté de clôturer mon contrat de mission à la date précédant le séisme. Si cette modification aboutissait, le groupe prétendrait peut-être que je n’avais plus qualité pour réclamer les archives techniques.
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Cette fois, je n’attendis pas qu’Adrien me téléphone. J’envoyai immédiatement une opposition écrite, puis demandai à Salomé d’en vérifier la réception.
Il m’avait laissée sur des pierres en pensant qu’il suffisait de me déplacer hors du cadre. Il apprenait que je pouvais encore signer en mon propre nom.