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Chapter 9 - Camille savait lire les plans

Je revis Camille Roussel sur un écran, lors d’une interview où elle racontait sa « profonde reconnaissance » envers Adrien. Elle portait une chemise immaculée et parlait de la peur ressentie dans l’hélicoptère. La journaliste lui demanda ce qui était arrivé à l’épouse de son protecteur. Camille répondit : « Je ne suis pas qualifiée pour commenter sa situation médicale. » Elle connaissait pourtant mon prénom, ma profession et l’endroit où elle m’avait vue pour la dernière fois.

J’aurais voulu qu’elle soit un personnage simple : une maîtresse intéressée, incapable de penser à autre chose qu’à son confort. Je savais qu’elle avait travaillé longtemps avec Adrien et négocié la campagne de l’hôtel. Il était plus plausible qu’elle ait vu certains documents. Peut-être avait-elle fermé les yeux ; peut-être avait-elle participé à des décisions. Ni sa liaison ni sa lâcheté pendant l’évacuation ne démontraient à elles seules ce qu’elle savait des matériaux.

Salomé réussit à faire organiser un échange indirect par les avocats. Camille voulait me remettre un téléphone professionnel devenu « encombrant », mais souhaitait une garantie que les images ne seraient pas diffusées pour la ridiculiser. Je refusai de négocier une protection médiatique contre des preuves. Je proposai qu’elle donne l’appareil directement aux enquêteurs, avec un inventaire et une copie conservée légalement. Elle accepta de considérer l’option, sans promettre de témoignage.

Deux jours plus tard, je la croisai par hasard dans le couloir d’un établissement où elle accompagnait un parent blessé. Elle s’immobilisa en voyant ma béquille. Je pris appui contre le mur ; je n’avais pas l’énergie de reculer pour elle.

« Je suis désolée pour ta jambe », dit-elle.

« Tu peux commencer par ne plus raconter qu’Adrien t’a arrachée aux décombres. Tu marchais. »

« J’avais peur. »

« Moi aussi. La différence, c’est que je ne t’ai pas prise pour un siège. »

Elle baissa les yeux. Je vis pour la première fois qu’elle avait une alliance à l’annulaire gauche, une bague fine que ses apparitions publiques dissimulaient. Je ne lui demandai rien. Ma curiosité n’avait pas à lui servir de voie de fuite.

« Les plans de l’aile ouest », reprit-elle enfin. « Je les ai vus. Pas les calculs. La version qu’on donnait aux investisseurs. Sur un schéma, le couloir de drainage était dessiné comme une réserve privée. »

Je me redressai. « Qui t’a demandé ce changement ? »

« Adrien. Il ne voulait pas que les visiteurs voient une porte de service depuis la terrasse. Je croyais qu’on changeait seulement la signalétique. »

« Tu croyais quoi quand je t’ai demandé pourquoi la porte était condamnée ? »

Ses lèvres tremblèrent. « Que tu cherchais encore à retarder l’ouverture. J’ai été injuste. »

Je m’accrochai à la béquille. Le faux plan expliquait pourquoi les invités et même certains employés n’avaient pas connu l’accès par lequel les sauveteurs avaient retrouvé Alain. Ce n’était pas forcément la cause de l’effondrement. C’était une décision de communication transformée en obstacle dans une situation d’urgence.

Camille voulut me toucher le bras. Je fis un pas de côté. « Ne fais pas de moi la personne qui te pardonne pour que tu puisses dormir. Décris ce que tu sais aux enquêteurs. »

Elle acquiesça puis s’éloigna. Je ne savais pas si elle tiendrait parole.

Le soir même, Sofiane m’envoya la photographie d’un bon de livraison retrouvé dans un dossier personnel. La référence du lot correspondait à l’emballage des pièces de remplacement. Un cachet indiquait « réception administrative : C. Roussel ». Cette signature ne prouvait pas qu’elle connaissait la composition du métal ; elle établissait qu’elle avait participé au circuit documentaire dont elle venait de minimiser l’importance.

Je transmis la pièce à Salomé. « Il faut lui demander ce que signifiait sa réception. Pas lui annoncer d’avance la réponse. »

Lou, qui faisait ses devoirs près de moi, leva les yeux. « Tu parles d’elle comme d’une personne alors qu’elle a pris ta place. »

« Elle a fait du mal. Ça ne rendra pas les choses plus justes si j’invente ce qu’elle savait. »

Ma fille réfléchit. « Je ne pourrais pas être aussi calme. »

Je repris mentalement la dernière réunion où Camille avait projeté une animation montrant l’hôtel restauré. Elle avait expliqué comment les invités arriveraient depuis le viaduc, où seraient installés les photographes et quelle vue apparaîtrait derrière le discours d’Adrien. Quand j’avais demandé qu’on rétablisse la signalétique du passage de service, elle avait soupiré : « Tu sais combien de prises il faudra recommencer si cette porte apparaît dans le cadre ? » Sur le moment, j’avais cru à une plaisanterie malheureuse. Je n’en étais plus sûre. Je retrouvai le compte rendu, annoté de ma main : « Visibilité des issues à confirmer. » Cette note n’établissait pas à elle seule un ordre de condamnation, mais elle datait notre désaccord avant les dégâts.

Je parcourus de nouveau le reportage de l’inauguration, cette fois en cherchant les choses qui n’y figuraient pas. Aucun employé de la maintenance n’était interrogé ; aucune sortie de secours ne semblait exister au-delà des portes vitrées. Tout était conçu pour donner l’impression d’un lieu sans contraintes. Je montrai la vidéo à Inès, qui me répondit qu’un établissement réellement sûr n’avait pas besoin de cacher son fonctionnement. Je pris cette phrase en note pour mes futurs projets. Camille pouvait avoir signé un carton sans en connaître le contenu ; nous devions précisément comprendre comment cette ignorance était devenue une méthode de travail.

J’appelai ensuite Salomé pour vérifier si nous pouvions demander à la société de conserver les versions de la présentation. Elle me répondit que des demandes de préservation avaient déjà été adressées dans les formes appropriées et qu’il valait mieux ne pas solliciter directement les employés avec lesquels j’avais un conflit personnel. Je la remerciai. J’étais capable d’organiser des calculs complexes et je continuais pourtant à vouloir courir derrière chaque information comme si le temps de l’enquête dépendait de mes jambes. Je m’obligeai à prendre dix minutes pour manger quelque chose avant le retour de Lou. Ce détail aussi faisait partie de ma reconstruction.

« Je ne suis pas calme. J’essaie simplement de ne pas laisser ma colère écrire les faits. »

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Plus tard, un message arriva d’un numéro inconnu : « La porte du drainage n’a pas été condamnée pour les photos. Demandez à Camille ce qu’elle a vu le mardi soir. » Aucun nom, aucune pièce jointe. Je le conservai, mais décidai de ne pas poursuivre une piste anonyme sans la vérifier.

J’avais attendu onze ans que mon mari me parle franchement. Je n’allais pas consacrer la suite de ma vie à collectionner des secrets sans savoir ce qu’ils faisaient aux vivants.

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