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Chapter 15 - Une salle pleine de questions

La première audition publique sur la reconstruction eut lieu dans le gymnase de Saint-Clair. Les autorités y présentèrent un calendrier provisoire pour sécuriser les accès, organiser des contrôles indépendants et consulter les habitants avant tout nouveau projet. Je n’y allai pas pour dénoncer Adrien devant une foule ; j’y allai parce que les décisions concernaient le quartier où j’avais travaillé et où des gens vivaient encore derrière des barrières.

À l’entrée, Mireille distribuait des feuilles sur lesquelles chacun pouvait inscrire une question. Sofiane avait préparé trois lignes, puis les avait déchirées cinq fois. Sa voix trembla lorsqu’il me les lut : « Qui a autorisé le remplacement des pièces ? Qui a contrôlé leur conformité ? Pourquoi l’ouverture a-t-elle eu lieu malgré les réserves ? » Je lui dis qu’il n’avait pas besoin d’une voix puissante pour poser des questions légitimes.

Adrien arriva entouré de conseillers. Il n’avait plus de bleu au visage ; il avait toutefois conservé le récit de l’agression dans chacun de ses entretiens. Il me vit au premier rang et s’assit à l’opposé de la salle. Je ressentis un soulagement presque enfantin : nous pouvions occuper le même bâtiment sans qu’il décide où je devais me placer.

Le maire ouvrit la séance en demandant une minute de silence pour les personnes décédées. Le bilan désormais confirmé était lourd. Je pensai à Alain, vivant mais diminué, à Mme Fabre qui n’avait pas cessé d’attendre près de la chambre d’hôpital et à ceux dont les familles n’entendraient plus jamais la voix. Pendant cette minute, personne n’avait d’arguments. Quand elle se termina, le gymnase sembla plus froid.

Les experts présentèrent des images de l’aile ouest. Plusieurs défauts documentaires et matériels avaient été identifiés, sans qu’il soit encore possible de répartir toutes les responsabilités. Les représentants du groupe Delcourt parlèrent de coopération et de « conditions exceptionnelles ». Une femme leva la main : « Des conditions exceptionnelles, c’est précisément pour cela qu’on avait demandé un plan d’évacuation, non ? » La salle applaudit, puis se tut lorsqu’on invita l’expert à répondre. Il distingua le rôle du séisme, celui des dispositifs conçus pour limiter ses conséquences et celui de l’organisation des secours.

Quand mon tour vint, je me levai avec ma béquille. J’avais préparé une déclaration de quatre minutes, pas un discours de vengeance.

« J’ai travaillé sur la mission de sécurité de l’Aurore comme consultante indépendante », commençai-je. « Mon avis transmis avant l’inauguration comportait deux réserves précises concernant les fixations R17 et R18. Il ne constituait pas une autorisation définitive d’ouverture. La version présentée par le groupe après le séisme ne reproduit pas intégralement ce que j’ai envoyé. Les originaux ont été transmis aux enquêteurs. Je demande que les conclusions techniques soient rendues compréhensibles aux habitants dès que leur publication sera possible. »

Un homme cria du fond : « Pourquoi vous n’avez pas empêché la fête ? »

Je lui répondis sans micro une seconde, puis me rappelai que tout le monde devait m’entendre. « J’ai refusé de signer la déclaration finale. J’aurais aussi pu rendre ma contestation publique plus tôt. J’ai cru qu’un refus écrit et un signalement au donneur d’ordre suffiraient. J’avais tort de penser que cela mettait les gens à l’abri. »

Je n’avais aucune envie de jouer à l’experte parfaite. Cette phrase ne prouvait pas que j’étais responsable du séisme ; elle reconnaissait une erreur de jugement dans mes moyens d’alerte. Plusieurs personnes baissèrent les yeux. D’autres hochèrent la tête.

Sofiane prit la parole ensuite. Il expliqua qu’il avait posé une pièce dont l’emballage ne correspondait pas au lot initial et qu’il avait cédé à une pression sur son salaire. Il reconnut sa signature sur la fiche de pose. Un conseiller du groupe suggéra qu’il cherchait un responsable pour son propre travail. Sofiane se tourna vers lui.

« J’ai signé parce que j’avais peur de perdre mon emploi », dit-il. « Je répondrai de ce que j’ai fait. Qui répondra de l’ordre qu’on m’a donné ? »

Personne ne put traiter cette question comme une simple attaque personnelle. La modératrice rappela que les témoignages seraient recueillis dans les procédures appropriées et que l’audition n’était pas un tribunal. Sofiane regagna sa chaise, pâle, mais soulagé de ne pas avoir menti.

Mireille intervint sur les accès publics. Elle ne demanda pas seulement de reconstruire l’hôtel : elle proposa un chemin côtier, une information lisible pour les habitants, des sorties accessibles aux personnes à mobilité réduite et la consultation des commerces. Gabriel précisa les contraintes des secours et insista sur un point : l’accès devait être entretenu, pas seulement dessiné pour une inauguration. Les habitants ajoutèrent des suggestions que je n’aurais jamais trouvées seule devant mon ordinateur.

Adrien parla en dernier. Il affirma qu’il avait toujours agi dans l’intérêt de la ville et que les reproches sur les documents relevaient d’un « différend matrimonial instrumentalisé ». La modératrice lui rappela que la réunion portait sur l’infrastructure et demanda une réponse aux questions sur les réserves techniques. Il éluda, promettant des éléments par écrit.

Je sortis avant les photographes. Dans le hall, Antoine m’attendait avec un petit sac de pain de sa cuisine provisoire. « Ce n’est pas mon restaurant, mais c’est déjà quelque chose », dit-il. Je lui achetai deux miches. Il refusa que je les considère comme un cadeau : « J’ai besoin de clients, pas d’un nouveau bienfaiteur. » J’acceptai la leçon.

Le soir, Lou voulut savoir comment s’était passée l’audition. Je lui racontai surtout les propositions pour le sentier et la peur de Sofiane. Elle écouta, puis demanda : « Papa a dit quelque chose de vrai ? »

Après la réunion, une bénévole me demanda si elle pouvait conserver mon texte pour le rendre accessible aux habitants qui n’avaient pas pu se déplacer. Je lui envoyai une version lisible avec les termes techniques expliqués et les dates vérifiées, en précisant ce qui relevait encore de l’enquête. Elle promit de la distribuer sans y ajouter de titre sensationnaliste. Cette tâche minuscule me sembla plus utile qu’une image de moi devant un micro. Elle permettrait à une personne absente de poser demain une question que nous n’avions pas pensée aujourd’hui.

« Il a dit qu’il aimait cette ville. Je ne peux pas mesurer un sentiment. Ce qui compte maintenant, ce sont ses décisions et les faits qu’on pourra établir. »

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Elle posa sa guitare sur ses genoux. « Moi, j’aime notre nouvelle maison. Et je peux le prouver : j’y ai enfin une place pour répéter. »

Elle joua les premiers accords d’une chanson encore imparfaite. Je l’écoutai jusqu’au bout. Dans le gymnase, nous avions posé des questions auxquelles il faudrait des mois pour répondre. Chez nous, pour ce soir, une jeune fille pouvait terminer sa musique sans qu’on lui demande de choisir son camp.

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