Chapter 12 - Le premier cahier

Le train pour Angers était presque vide. Je voyageais avec Jeanne, deux cafés tièdes et une petite valise qui contenait seulement des vêtements confortables. Depuis mon départ de l'appartement d'Adrien, je n'avais plus porté de robe rouge. Je ne savais pas si je la remettrais un jour. À cette idée, j'ai senti une pointe de colère contre lui : il avait réussi à salir une couleur qui m'appartenait.
J'avais voyagé seule à Angers lorsque j'étais étudiante pour un entretien d'embauche. À l'époque, j'avais dépensé le reste de mon argent pour un sandwich et passé tout le trajet à relire des questions techniques. Je me souvenais d'avoir appelé mon père en descendant du train : il m'avait demandé si je voulais qu'il téléphone à quelqu'un dans l'entreprise. J'avais refusé. Cette fois, dans le même hall de gare, je lui ai envoyé un message indiquant simplement que j'étais arrivée. Je ne lui ai demandé ni relation ni intervention. Je cherchais la vérité chez une femme qu'aucune fortune ne pouvait obliger à parler.
Lucette nous attendait dans une maison basse entourée de rosiers. Sa fille avait préparé du thé. On aurait pu croire à une visite de famille si Jeanne n'avait pas posé sur la table une feuille décrivant les conditions dans lesquelles le cahier nous serait montré et conservé. Lucette l'a parcourue avec application, puis a ouvert une boîte à biscuits.
Le registre original était là, enveloppé dans un torchon. L'odeur du papier ancien m'a ramenée à la cuisine de ma mère. Elle gardait ses recettes dans un cahier couvert de taches de farine. Ce registre-ci racontait un autre genre de recette : comment faire disparaître une décision derrière des chiffres.
« Le mardi, trois jours avant l'incendie, on a remplacé le cahier de maintenance », a expliqué Lucette. « On nous a demandé de recopier les entrées et de supprimer les observations jugées trop personnelles. Votre mère avait écrit que deux portes restaient bloquées après coupure de courant. »
La ligne était visible, soulignée au crayon. En face, quelqu'un avait noté : « Intervention reportée sur décision du comité. » La copie officielle ne comportait plus ce report. Elle indiquait « anomalie résolue ».
« Qui vous a ordonné de recopier ? »
Lucette a montré une note agrafée : la signature de Béatrice. Elle m'a regardée avec une tristesse prudente. « Je sais que vous avez été sa belle-fille. »
« Je suis encore mariée sur le papier. Ça ne lui donne aucun droit sur moi. »
Lucette a acquiescé. « Votre mère m'a dit de garder l'original. Elle disait qu'un cahier où l'on a effacé les erreurs ne protège personne. »
Jeanne a organisé la remise sécurisée du document aux personnes chargées de l'examiner. Nous n'avons pas emporté le cahier comme un trophée. Lucette a gardé une copie de l'inventaire, et nous avons pris le temps de noter chacune de ses explications, y compris ce qu'elle ne savait pas. Elle n'avait jamais vu qui avait changé la pièce défectueuse. Elle pouvait seulement parler de la décision de maintenir les locaux ouverts.
Lucette nous a montré comment elle avait compris que le cahier risquait d'être perdu. Le nouveau registre était arrivé sous une couverture identique, avec les mêmes pages numérotées. Une seule différence apparaissait : les chiffres étaient écrits à l'encre bleue, alors que l'ancienne équipe utilisait une encre noire achetée en grande quantité. Elle avait emporté le cahier initial chez elle pour comparer les heures, puis n'avait plus osé le rapporter. « Je me répétais que quelqu'un le réclamerait officiellement », a-t-elle avoué. Sa fille a posé une main sur la table : « Maman, tu l'as gardé. Tu as fait quelque chose. » Lucette a secoué la tête. « J'ai aussi gardé le silence. Les deux sont vrais. » Je lui ai demandé si elle avait eu peur qu'on l'accuse de vol. « Tous les jours pendant un an. Après, j'ai eu surtout peur que quelqu'un découvre que j'avais raison. » Cette réponse m'a laissée sans mots. Jeanne a vérifié avec elle les dates de conservation et les personnes susceptibles d'avoir vu le document. À la fin, Lucette nous a offert un petit pot de confiture, comme si elle refusait que notre visite ne reste associée qu'à un cahier de fautes.
Sur le quai du retour, j'ai appelé Samia. Les résidents déplacés de l'aile nord commençaient à s'installer dans les chambres temporaires. Certains étaient perdus, d'autres en colère, plusieurs demandaient quand ils retrouveraient leurs habitudes. La sécurité ne suffisait pas à effacer le coût humain des décisions tardives.
« Madame Bensaïd a refusé la nouvelle chambre », m'a raconté Samia. « Elle dit que sa fenêtre donne sur le parking au lieu du jardin. »
« Elle a peut-être besoin qu'on reconnaisse qu'on lui impose encore quelque chose. »
« Je crois que je vais lui laisser choisir entre deux chambres. »
La discussion m'a rappelé ma propre situation. Depuis la violence d'Adrien, on me proposait sans cesse des solutions parfaitement raisonnables : déménager chez Henri, suspendre toutes mes missions, oublier l'entreprise, changer de numéro, accepter qu'on réponde à ma place. Chaque proposition partait d'une bonne intention. Ensemble, elles avaient parfois le goût d'une nouvelle vie organisée par les autres.
J'ai demandé à Jeanne de m'aider à préparer une séparation qui ne dépende pas de la générosité de mon père. J'avais mes économies, mon contrat de conseil et des droits à faire respecter. Henri pouvait m'accompagner si je le souhaitais ; il ne deviendrait pas l'homme chargé de décider à quel moment je serais de nouveau une adulte.
« Vous avez raison de l'énoncer », a répondu Jeanne. « Une protection qui vous retire toutes vos décisions finit par ressembler à autre chose. »
À Paris, j'ai reçu une invitation à une réunion de familles des Ormes. Madame Bensaïd avait écrit elle-même la dernière phrase : « Venez si vous pouvez, Claire. Mais pas comme la fille d'Henri ni comme la femme d'Adrien. Venez comme quelqu'un qui sait écouter. »
Je l'ai imprimée et collée au mur de la chambre que Maud me prêtait.
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Cette nuit-là, un courriel est arrivé de Solène. Pour la première fois, il ne contenait aucune menace. Elle écrivait : « J'ai menti sur les courriels. Ce que je vais vous montrer ensuite est pire. » Un fichier audio était joint. On y entendait Béatrice déclarer, d'une voix sans émotion : « Une victime fait pleurer. Plusieurs victimes obligent à fermer. Il faut choisir ce que l'on raconte. »
Je l'ai transmis à Jeanne sans le diffuser. Je ne savais pas quand la phrase avait été prononcée ni si elle avait été sortie de son contexte. Mais je savais qu'il faudrait poser à Béatrice une question qu'Adrien avait soigneusement évitée : depuis combien de temps choisissait-elle les victimes dont on pouvait parler ?