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Chapter 14 - La chambre qui n'était plus la mienne

J'ai retrouvé notre appartement un jeudi matin, accompagnée de Jeanne et d'une personne chargée de constater la remise de mes effets. Adrien n'était pas là. L'entrée sentait le produit ménager, et le tapis que nous avions choisi ensemble avait disparu. Rien de tout cela ne m'a surprise autant que l'absence du cadre sur la table basse. La photographie de notre mariage avait été retirée avec la même facilité qu'une tache de vin.

J'ai observé les traces laissées par les objets absents. Une lampe n'était plus sur la console, mais le cercle de poussière marquait encore sa place. Dans la cuisine, les trois tasses que j'utilisais le plus avaient disparu du placard. J'ai eu envie de dresser un inventaire de chaque détail, puis j'ai compris qu'il fallait distinguer ce qui comptait vraiment : mes papiers, mes affaires personnelles, les documents de travail et ce que je souhaitais emporter pour moi. La maison n'avait pas besoin de rester exactement telle qu'elle était pour que je puisse prouver ce qui s'y était passé.

« Nous pouvons revenir un autre jour », a proposé Jeanne.

« Non. Je veux mes affaires. »

Nous avons commencé par mon bureau. Mes livres de comptabilité étaient rangés dans des cartons scellés. La plupart de mes diplômes avaient été laissés sur le mur ; Adrien avait toujours aimé les montrer à ses invités lorsqu'il voulait faire croire que mon travail confirmait ses idées. J'ai décroché le plus ancien, obtenu à Lyon avec une mention dont ma mère aurait été fière.

Dans la chambre, j'ai trouvé une robe bleue suspendue à la poignée d'une armoire. Une étiquette neuve portait le nom de Solène. Elle avait déjà organisé sa place. Je n'ai pas touché à la robe. À côté du lit, mes chaussures avaient été entassées dans un sac-poubelle.

« On peut faire noter cela », a dit Jeanne.

« Notez surtout qu'il manque le carnet bleu. »

Sur la commode, une lettre m'attendait, rédigée par l'avocat d'Adrien. Il me proposait de renoncer à certaines démarches en échange d'un arrangement financier généreux et de la restitution de mes affaires. Le document décrivait notre dispute comme un incident regrettable provoqué par un malentendu professionnel. Je l'ai lu sans m'asseoir.

« Il a un vocabulaire pour tout », ai-je murmuré. « Sauf pour ce qu'il a fait. »

Jeanne a emporté la proposition pour examen. Je n'ai rien signé. Avant de partir, j'ai récupéré un minuscule objet oublié dans le tiroir de ma table de nuit : le porte-clés fabriqué par ma mère avec trois boutons de manteau. Il ne valait rien. Il suffisait à rendre la pièce à nouveau respirable pendant quelques secondes.

Dans l'ascenseur, j'ai croisé notre ancienne voisine, Madame Vernet. Elle regardait mes cartons, les yeux humides. « Je l'entendais crier, parfois. J'aurais dû frapper à votre porte. »

« Vous ne pouviez pas savoir ce qui se passait ensuite. »

Madame Vernet a hésité avant de raconter une scène vieille de trois mois. Elle avait entendu Adrien me reprocher d'avoir oublié un dîner. Le lendemain, lorsqu'elle m'avait croisée dans l'ascenseur, j'avais souri et dit que tout allait bien. « J'ai voulu vous croire parce que c'était plus confortable », a-t-elle reconnu. Je lui ai dit qu'elle ne pouvait pas refaire cette matinée et qu'un témoignage ne devait pas devenir une confession arrangée. Elle s'est redressée : « Alors je vais raconter les mots dont je me souviens, sans prétendre avoir vu ce qui s'est passé derrière votre porte. » Nous avons noté une date approximative qu'elle pouvait rapprocher d'un rendez-vous chez son médecin. Jeanne a expliqué qu'elle pourrait préciser les limites de ses souvenirs lors d'un éventuel recueil de témoignage. Sur le trottoir, Madame Vernet a observé mes cartons. Elle voulait me donner un service à thé de sa mère, mais j'ai refusé faute de place. Elle a insisté pour m'offrir simplement deux tasses. Je les ai acceptées. Dans un appartement neuf, deux tasses signifiaient qu'une amie pourrait venir, sans demander d'abord l'autorisation d'Adrien.

« Non. Mais je pouvais demander si vous aviez besoin d'aide. »

Elle m'a proposé de témoigner de ce qu'elle avait entendu. Elle n'avait vu aucun coup ; son témoignage porterait uniquement sur les cris et les dates qu'elle se rappelait. Je lui ai répondu que c'était déjà utile et que je ne lui demanderais pas d'inventer une certitude.

À midi, je suis passée à la banque pour reprendre le contrôle de mes démarches financières personnelles. Adrien avait eu accès à un compte commun, pas à mon compte professionnel indépendant. J'ai demandé un relevé des opérations et pris rendez-vous avec mon conseiller pour organiser la séparation des dépenses. Il était tentant de croire que mon père pouvait tout régler d'un chèque. Je préférais savoir exactement ce qui était à moi, ce qui était commun et ce qui restait contesté.

Au café voisin, j'ai rejoint Éliane, mon ancienne collègue. Elle m'a apporté des biscuits et une proposition de mission sur la révision des procédures d'une bibliothèque municipale. « Rien à voir avec des verrous connectés », a-t-elle promis.

« Même les bibliothèques ont des portes », ai-je répondu.

« Certes. Mais leur plus grand danger, c'est que les lecteurs repartent avec les livres. »

J'ai accepté une réunion exploratoire. J'avais besoin de travailler dans un endroit où mon nom ne serait pas traité comme une pièce à conviction.

En fin de journée, Henri m'a proposé un logement qui appartenait à sa société. J'ai refusé poliment. « Merci. Je vais louer quelque chose avec mon argent. »

« Tu veux que je me tienne à distance ? »

« Je veux que tu m'aides quand je te le demande. Ce n'est pas la même chose. »

Il a acquiescé. Puis il a demandé s'il pouvait m'envoyer une photographie de ma mère, prise avant notre naissance dans une usine de Bordeaux. J'ai dit oui. Sur l'image, Hélène riait devant une maquette de porte. Il y avait, à côté d'elle, une jeune femme blonde que j'ai d'abord prise pour une technicienne.

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Au dos, mon père avait écrit : « Hélène et Béatrice, présentation du prototype. »

Ma future belle-mère et ma mère avaient donc travaillé ensemble bien avant l'incendie. Et personne ne m'avait jugée digne de le savoir avant que j'épouse le fils de l'une d'elles.

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