Chapter 17 - Ce que Solène avait fabriqué

Solène est arrivée à l'audition avec une valise à roulettes. Ce détail m'a fait sourire amèrement lorsque Jeanne me l'a raconté : chacun avait donc son bagage à traîner hors de cette maison, mais certains y transportaient les preuves des autres. Solène avait conservé les fichiers originaux des faux courriels, les messages d'Adrien lui demandant de « trouver une origine crédible à la fuite » et un cahier où elle notait les versions successives de leurs communiqués.
J'avais moi aussi transporté une valise lorsqu'Adrien m'avait chassée de notre vie commune. La mienne contenait des vêtements et une copie de quelques documents ; celle de Solène semblait contenir les preuves qu'elle avait contribué à déformer. Cette symétrie me dérangeait. J'ai décidé de ne pas en tirer une leçon facile sur deux femmes prises dans le même piège. Nous n'avions pas fait les mêmes choix. J'avais cherché à quitter une pièce où j'étais frappée ; elle avait aidé à construire l'accusation qui m'y retenait. La distinction ne m'interdisait pas de comprendre son passé, mais elle m'empêchait de le raconter à sa place.
« Elle a reconnu avoir modifié les captures d'écran », m'a dit Jeanne. « Cela ne signifie pas qu'elle reconnaît tout. Elle affirme qu'Adrien l'a poussée à le faire. »
« Il ne l'a pas forcée à rester assise quand il me frappait. »
« Non. »
Cette réponse me suffisait. Je n'avais pas besoin de décider aujourd'hui si Solène regrettait sincèrement. Elle avait fait des choix. Les procédures et les personnes concernées examineraient leurs conséquences.
Un compte rendu de l'entretien a révélé une autre chose : Solène avait créé un dossier numérique nommé HÉLÈNE sept ans avant son embauche chez Égide. Elle suivait depuis longtemps les marchés de sécurisation des résidences, non pour défendre les habitants mais pour retrouver des documents sur l'incendie des Amandiers. Lorsqu'elle avait reconnu le nom de Béatrice dans une brochure d'Égide, elle avait envoyé une candidature spontanée.
« Je voulais la regarder mentir en face », avait-elle déclaré.
« Et vous avez ensuite participé aux mensonges sur les nouvelles installations ? » lui avait demandé l'auditeur.
« Je croyais pouvoir sortir toutes les preuves d'un seul coup. »
La phrase m'a paru tristement familière. Henri avait lui aussi attendu le moment parfait pour dire la vérité sur ma mère. Adrien prétendait qu'il fallait achever les contrats avant de réparer. Solène avait choisi de fabriquer une crise pour contrôler son dénouement. Dans chaque cas, les personnes qui n'avaient pas accès aux décisions avaient payé le prix de l'attente.
Jeanne m'a demandé de préparer mon témoignage sur le rôle de Solène le soir des violences. Je l'ai fait avec une précision qui m'a coûté. Elle avait posé son verre. Elle avait conseillé à Adrien de prendre mon téléphone. Elle avait ramassé une feuille pendant que je cherchais la porte. Elle n'était pas restée immobile par ignorance. Elle participait à la scène en choisissant quand parler et quand se taire.
Le lendemain, je l'ai croisée dans le couloir du cabinet. Nous n'avions pas prévu cette rencontre. Elle s'est arrêtée, son sac contre elle.
Je me suis rappelé notre première rencontre lors d'une soirée de lancement. Solène avait complimenté ma robe, puis demandé si j'avais réellement choisi d'arrêter les audits ou si Adrien m'avait convaincue de me reposer. À l'époque, j'avais trouvé sa question indiscrète mais presque bienveillante. Elle avait ensuite insisté pour avoir accès à mes anciennes notes, prétextant préparer un portrait de la « femme discrète derrière le succès du dirigeant ». Je lui avais expliqué que mes missions étaient indépendantes. Elle avait répondu avec un sourire : « Toutes les histoires ont besoin d'un personnage central. » Je comprenais désormais qu'elle cherchait déjà une manière de raconter mon travail à ma place. Cela ne signifiait pas que chacune de ses paroles avait été calculée ; je me méfiais de cette tentation de relire dix ans de vie comme si un seul indice en expliquait chaque minute. Mais le souvenir me rappelait que Solène connaissait mes compétences avant d'inventer une fuite informatique et qu'elle avait donc choisi une accusation capable de les retourner contre moi.
« Claire, je suis désolée. »
« De quoi, exactement ? »
Ses lèvres ont tremblé. « De ce qu'il vous a fait. De ne pas l'avoir arrêté. De vous avoir accusée à tort. »
« Vous auriez pu appeler à l'aide. »
« J'avais peur qu'il se retourne contre moi. »
J'ai gardé les yeux sur elle. « J'avais peur aussi. C'était ma maison et mon corps. »
Elle n'a plus cherché à se justifier. Je suis entrée chez Jeanne sans lui demander de devenir mon alliée. Une personne peut dire une vérité utile et rester responsable d'avoir menti.
Le soir, Paul Dargent m'a fait parvenir une attestation complémentaire. Il y expliquait que sa fille lui avait demandé, des années auparavant, les enregistrements des Amandiers. Il lui avait donné une copie mais conservé l'original. Il affirmait n'avoir jamais approuvé ses méthodes chez Égide. Pourtant, une ligne du document m'a arrêtée : « J'ai reçu de Béatrice, après l'incendie, une somme destinée à compenser ma perte d'emploi. »
J'ai demandé à Jeanne de regarder cette somme. Elle dépassait largement l'indemnité que Paul décrivait. Il y avait peut-être eu un accord légitime, peut-être un paiement pour obtenir son silence. L'enquête seule pourrait faire la différence.
À la fin de la journée, Samia m'a envoyé une photographie de Madame Bensaïd devant la nouvelle porte de sa chambre. Elle tenait la poignée d'une main et son sac de tricot de l'autre. Sur la photo, elle souriait d'un air victorieux. Le message disait : « Elle l'a ouverte toute seule, trois fois. Elle exige maintenant qu'on lui rende son jardin. »
J'ai ri. Puis j'ai demandé à Samia de lui dire que les jardins, contrairement aux excuses, devaient être accessibles sans condition.
Une minute après, Henri m'a appelée. L'audit venait d'identifier un paiement lié à la sous-traitance des verrous, effectué non vers le fabricant déclaré, mais vers une société de conseil récemment créée. Le compte bénéficiaire était domicilié au nom d'une personne que nous connaissions.
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Ce n'était ni Adrien ni Solène.
C'était Béatrice Marceau.